Deus ex Ucraina

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Récit d’Oleksiï Doubrov

Illustré par Maryna Loutsyk

Ce jour-là, ce sont les explosions des obus qui s’écrasaient en sifflant près du centre de Moscou qui m’ont réveillé. Instinctivement, j’ai écarté le bord de ma couette épaisse et, vêtu d’un simple pyjama d’été, je me suis jeté à terre. Le sol était composé de tout petits carreaux « à l’ancienne ». Quatre d’entre eux pouvaient tenir dans une seule main. Le genre de carreaux qui ornaient habituellement les poêles anciens. Mais dans cet appartement, sans qu’on sache bien pourquoi, ils avaient été posés sur le sol. Ils étaient bleus sur blanc et comportaient des coquillages au dessin fantaisiste et aux formes impossibles. La nature n’en aurait jamais créé de pareils, ai-je pensé. L’artisan local n’avait probablement jamais vu de vrais coquillages.

Les sirènes prévenant des raids aériens ne retentissaient pas car le système d’alerte avait été cérémonieusement démantelé voilà dix ans de cela. Pourtant, c’est comme si je savais ce qui se passait et ce qu’il fallait faire. Je pense que ce savoir était lié à mon épilepsie, et à d’étranges sensations de déjà-vu dont je souffrais depuis l’enfance.

Je me souviens de la première apparition de cette sensation de déjà-vu. Je n’avais que dix ans. À l’époque, je vivais dans la zone d’occupation chinoise de Moscou. La directrice de l’orphelinat, la vieille Mme Mao, qui, à en juger par son apparence, avait largement dépassé les cent ans, voulait une fois de plus me frapper avec sa canne. Ce n’est pas son grand âge qui faisait qu’elle marchait avec une canne, mais l’obésité sévère dont elle souffrait malgré ses cent ans bien tassés. Sur ma vie, je ne me souviens pas pourquoi elle voulait me frapper à ce moment-là. J’étais bon élève et a priori, je ne m’étais pas distingué pour mauvais comportement. Mais quelque chose la prenait de temps en temps, et elle donnait des coups. Comment disait-on déjà en langage officiel ? Administrer un « instant pédagogique ». Honnêtement, je dirais simplement que, lorsqu’elle était folle de rage, elle frappait quiconque se trouvait à proximité. Le plus souvent, c’était moi qui prenais. Cela n’arrivait presque jamais aux enfants chinois.

Ainsi donc, j’avais dix ans, et par un beau matin d’été, alors que dans l’air flottait encore l’odeur des œufs brouillés étalés sur les vêtements d’un camarade de classe, Mme Mao a décidé de faire la démonstration d’un « moment pédagogique » à mon encontre. Sa canne avait déjà sifflé au-dessus de ma tête quand soudain, son élan s’est arrêté en plein vol. La vieille femme a crié et s’est figée sur place, la bouche grande ouverte. Elle est restée là pendant quelques secondes, comme une statue de pierre. Puis elle est tombée comme une masse sur le bureau, avec tant de force que ce dernier s’est renversé en produisant un bruit sec qui m’a d’abord fait sursauter. Ensuite, je me suis écroulé par terre, juste à côté de Mme Mao, qui avait atterri là une ou deux secondes plus tôt.

Cela aurait dû être le jour le plus heureux de mon enfance, car la sorcière-directrice n’a ensuite plus jamais levé la main sur moi ni ne m’a fait du mal. Mais cela a aussi été le jour de ma première crise d’épilepsie. Ou du moins c’est ce qu’on m’a dit, car je ne me souviens pas de la crise en elle-même. En revanche, je me souviens que, alors que le bureau avait poussé un cri en heurtant le plancher en bois, se brisant en mille morceaux sous le poids de Mme Mao, j’avais eu immédiatement l’impression que la même chose était en train de m’arriver. Je m’étais automatiquement jeté à terre, en me couvrant la tête avec les mains. Ensuite, j’avais eu l’impression qu’un ouragan s’était déclenché dans mon ventre. Toutes les couleurs possibles s’étaient mises à scintiller devant mes yeux et mon corps s’était mis à trembler. Honnêtement, je ne peux pas dire que j’aie eu peur. Les événements ultérieurs réapparaissent parfois dans mes rêves comme des scènes spécifiques : le rendez-vous chez le médecin, depuis lequel je n’ai jamais arrêté de prendre des pilules ; les photos des funérailles de Mme Mao que j’ai vues sur le site Internet de l’internat. A partir de ce moment, j’ai fait un rêve récurrent dans lequel une belle femme en uniforme militaire me fait signe de la suivre, ce que je ne suis jamais capable de faire malgré tous mes efforts.

On dit que les personnes qui souffrent d’épilepsie ressentent le déjà-vu de manière bien plus fréquente que les autres. Il s’agit d’un état dans lequel deux réalités se forment en vous, comme si vous étiez quelque part, mais que tous vos organes sensoriels et votre subconscient se trouvaient ailleurs, très loin. Cette autre réalité peut être liée à des souvenirs ou des événements qui se sont réellement produits. Mais parfois, elle vous plonge dans une expérience réellement inconnue. Vous sentez que la situation est familière, mais les chances de vous souvenir d’un quelconque détail sont pratiquement nulles. Vous avez l’impression de vous regarder dans un miroir du passé, mais le reflet est absolument flou.

Depuis que j’ai dix ans, presque tous les bruits forts de cliquetis déclenchent chez moi ce stupide sentiment de déjà-vu, qui est inévitablement suivi d’une crise d’épilepsie. Bien que je sois distrait et inattentif, j’ai bien fait de prendre l’habitude de garder des pilules dans ma poche de pantalon pour prévenir la crise avant qu’elle n’arrive. Mais les comprimés n’ont pas mis fin à l’impression de déjà vu, aux bouillonnements dans l’estomac ou aux petites étoiles devant les yeux. Au contraire, ils ont rendu les symptômes plus tenaces. Les manifestations de la maladie pouvaient durer jusqu’à dix minutes, et pendant ce temps, impossible de forcer mon cerveau et mon corps à fonctionner normalement. Ensuite, pendant un certain temps, mes émotions semblaient avoir complètement disparu.

Ce sont ces mêmes sensations que j’ai éprouvées ce jour-là, sur le sol de mon appartement moscovite, à la différence que je vivais désormais dans la zone contrôlée par les Nations unies. Ce jour-là, quand sur notre zone d’occupation se sont abattus des missiles en provenance des territoires situés au-delà de l’Oural. C’est là-bas que des organisations internationales mettaient en œuvre la partie pratique d’un projet visant à rééduquer les Russes.

Je travaillais également sur ce projet, après avoir déménagé quelques années auparavant dans le quartier des Nations Unies de Moscou. Il faut dire que je n’étais chargé que du ménage, pourtant j’étais bien payé, et on m’avait fourni un appartement moderne et très lumineux, au style futuriste. Les fenêtres, que je fermais toujours avec des volets roulants, donnaient sur l’ancienne Place Rouge, où de tous les bâtiments qui s’y tenaient jadis, il ne restait que le mausolée. Après l’attentat terroriste de la semaine dernière, le corps avait été volé. Par ailleurs, la place n’était plus rouge depuis que des architectes berlinois l’avaient recouverte de béton gris. L’appartement ne me plaisait pas, en particulier la disposition des lieux, mais mon employeur payait une somme folle pour le loyer. Comment aurais-je pu m’y opposer ? Je ne me suis jamais considéré comme surchargé de travail, mais d’une manière curieuse, je me sentais toujours fatigué et brisé.

Le jour de l’attaque promettait d’être ensoleillé et chaud, la première journée de ce type pour l’été 2049. Les météorologues n’avaient pas prévu de précipitations sous forme de bombes, qui sifflent de manière stridente et tonnent en s’abattant sur le sol. La situation me semblait étrangement familière, même si j’avais pris l’habitude de ne pas me fier à ma mémoire. Tantôt j’oublie les clefs de mon appartement, tantôt ma montre. Parfois, je réchauffe une pizza surgelée au four, et je l’oublie là jusqu’à ce que le détecteur de fumée ne me le rappelle. En son temps, la vieille Mme Mao m’obligeait à tout noter. Elle m’avait même appris à écrire à la main alors que personne ne le faisait plus depuis longtemps. Quand elle est morte, j’ai moi aussi arrêté d’écrire à la main. A peine mes fenêtres avaient-elles commencé à trembler qu’il m’a semblé qu’un frisson enveloppait tous mes organes internes et surtout mes os. Ma bouche est instantanément devenue sèche. Par instinct, j’ai avalé une pilule contre les convulsions avec le peu de salive dont je disposais, puis je me suis effondré par terre. Comme si cela ne suffisait pas, le tatouage en forme de X qui était sur ma main droite a commencé à me démanger férocement. L’infection chronique s’était aggravée, rendant ma peau rouge et légèrement gonflée.

Pour être honnête, je n’ai pas tout de suite saisi ce qui était en train de se passer. Bien sûr, j’ai compris qu’il s’agissait d’opérations de combat, mais qui pouvait bien attaquer ? Au début, j’ai pensé que c’étaient les Chinois : leur zone d’occupation, à Moscou, mais aussi dans ce qui était autrefois la Russie, était la plus vaste. Personne n’était sûr de rien à leur sujet. Les Chinois ont des yeux étroits, ils sont de petite taille et ils sourient toujours… sauf Mme Mao, bien sûr, qui, elle, ne souriait jamais. C’est sans doute pour cela que certains enfants admiraient sa franchise. Personne ne faisait confiance à un sourire, en particulier à un sourire chinois.

Environ une heure plus tard, la première série d’explosions s’est calmée. J’écoutais le hurlement continu des sirènes des ambulances et des drones de pompiers. Je suis resté par terre quinze minutes de plus, après quoi je me suis levé et j’ai regardé par la fenêtre. En plusieurs endroits, le ciel bleu était encombré d’une fumée noire et épaisse qui s’élevait dans l’atmosphère en formant d’énormes colonnes. Les rues étaient inondées de véhicules : des aéroglisseurs terrestres, des drones de police et des drones de livraison chargés de valises. Des voitures sans conducteur étaient coincées dans un embouteillage sans fin. Habituellement, les drones de police auraient eu à gérer ce pandémonium babylonien. Mais on aurait dit que leur logiciel avait planté : ils étaient seulement suspendus en l’air, tout tremblants. Un essaim de piétons se déplaçait sur les trottoirs, traînant de lourds sacs et des enfants endormis. Ma conscience me poussait à suivre la foule, mais après ma crise d’épilepsie, j’étais incapable de prendre cette décision.

Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai eu l’idée de regarder les nouvelles sur ma montre. Je suis allé vers ma table de nuit, à côté de mon lit, et j’ai saisi l’appareil. C’était une montre chinoise. Elle était vieille mais fonctionnait bien depuis plusieurs années. Son minuscule cadran rond pouvait projeter une image holographique de dix centimètres sur quinze, ce qui me suffisait amplement. J’ai appuyé sur le cadran de la montre, mais rien ne s’est produit. J’ai appuyé une deuxième fois, puis encore une fois, mais rien. « Zut ! ai-je pensé. J’ai oublié de recharger la montre pendant la nuit. » Je ne pouvais plus la recharger maintenant, car il n’y avait pas d’électricité. Les bombes avaient probablement endommagé l’éolienne la plus proche, située sur un toit à quelques rues de chez moi.

Je me suis dit que j’allais demander aux gens dans quelle direction ils fuyaient, et les suivre. J’ai mis quelques affaires dans mon sac à dos (de l’eau, des sous-vêtements et un poster de format A3 du gratte-ciel du 30 St. Mary Axe, à Londres). Puis j’ai compris. Il fallait que je passe au bureau même si c’était mon jour de congé. L’ONG Nouveaux Russes où je travaillais comme agent de ménage était basée dans un centre d’affaires situé dans un autre quartier de la ville. Peut-être y aurait-il de l’électricité là-bas. Je me suis dit qu’il valait mieux charger ma montre avant de partir car elle contenait tous mes papiers. Faire le tour de mes voisins pour leur demander s’ils avaient du courant ne m’a même pas effleuré l’esprit car, bien que j’eusse vécu ici depuis cinq ans, je ne connaissais personne. Et pourquoi quelqu’un m’aiderait-il de toute façon ?

Par le passé, après une crise d’épilepsie, personne dans la rue n’avait jamais fait attention à mon absence d’émotions. A vrai dire, tout le monde portait une expression similaire sur son visage. Mais à ce moment précis, mon calme contrastait avec les hommes et les femmes paniqués et surchargés de lourdes valises, d’enfants hagards et d’animaux domestiques terrifiés. Enfin, après avoir traversé la foule chaotique qui continuait à courir dans toutes les directions en criant « Achtung ! » et « Сours plus vite ! [1] », j’ai atteint mon bureau. La seule personne que j’y ai rencontrée fut Günther Dupré, mon patron. Ses cheveux noir charbon, qui étaient en règle générale recouverts sous des litres de laque, partaient maintenant dans toutes les directions.

« Hector, pourquoi tu as rappliqué ici ? », a-t-il dit en me fixant, les yeux transformés en carrés par la peur.

C’était la première fois que j’entendais cet intellectuel éduqué originaire de la Sarre prononcer le mot « rappliquer ».

« Il n’y a pas d’électricité dans mon immeuble, et ma montre est déchargée. Où est-ce que je pourrais aller ? », ai-je dit en levant les bras au ciel.

Je n’ai pas de famille, et je n’ai pas vraiment réussi ma vie amicale. Non pas que j’aie à me plaindre de mes collègues. En réalité, ils ont toujours été gentils avec moi. Nous sortions souvent pour déjeuner, et nous nous croisions dans les couloirs. Mais dès que nous franchissions la frontière invisible qui sépare le bureau du monde extérieur, nous devenions des étrangers. Je n’étais jamais invité aux soirées dans les bars ou aux anniversaires. Il n’était donc pas surprenant que personne ne cherche à savoir ce qui m’était arrivé aujourd’hui.

Günther cliquait fébrilement sur son écran holographique de travail, marmonnant quelque chose d’agressif et surveillant constamment ce qui se passait autour de lui. Je ne me souviens pas l’avoir déjà vu un jour plus effrayé que ce jour-là. Toujours habillé d’une chemise parfaitement repassée, toujours poli et amical de manière démonstrative, il ressemblait aujourd’hui à un timide faon s’attendant d’un moment à l’autre à être attaqué par un tigre féroce. J’ai branché ma montre sur le support de charge rapide. Quelques minutes suffiraient largement pour ce modèle.

« Tu n’es pas du tout inquiet à cause des bombes ? Tu te rends compte que notre zone est complètement sans défense ? », a demandé Günther, sans quitter des yeux son écran holographique. Je me souviens avoir remarqué une abondance de grosses gouttes de sueur sur son visage. Encore une première !

« On nous a convaincus que la guerre était impossible ici, ai-je répondu en allumant ma montre. Tu penses que ce sont les Chinois ? »

« Pourquoi personne ne m’a prévenu ? a-t-il soupiré en se couvrant le visage de la main. Après tout ce que j’ai fait ! » À ce moment-là, l’écran holographique de Günther a couiné. Günther a sursauté, puis a sorti une carte mémoire ronde du lecteur. Elle n’était pas plus grande que l’ongle de son délicat petit doigt. Günther s’est levé d’un bond et s’est adressé à moi la voix tremblante :

« Main-Maintenant, il-il est en-encore po-possible d’être é-évacués », a-t-il balbutié en jetant un regard par la fenêtre sur la fumée qui s’élevait à l’horizon. Puis il a inspiré et expiré plusieurs fois pour se calmer. « Viens avec moi, main-maintenant que tu es là. Ce sera plus simple à deux. »

« Évacués où ? », ai-je demandé.

« A P-P-Paris », a-t-il réussi à articuler, puis il s’est arrêté de parler, se serrant entre moi et les tables. Il m’a jeté un regard et a dit : « D’accord, tu ne souris jamais, mais tu pourrais au moins avoir peur maintenant ! ».

J’ai haussé les épaules et l’ai suivi en silence. Lorsque nous nous sommes engouffrés dans la rue, les effets de la crise d’épilepsie du matin commençaient à s’estomper petit à petit, et mon cerveau a réactivé quelques processus non automatiques. En suivant Günther à travers une foule d’yeux fous et de bouches béantes, j’ai contemplé les bouquets de fumée qui continuaient à couvrir le ciel d’un dôme dense. La fumée redescendait lentement, rendant la respiration de plus en plus difficile. Ma gorge était sèche. Tout autour, les gens toussaient sans pouvoir s’arrêter, comme de gros fumeurs juste avant de mourir.

Günther avait raison : notre partie de Moscou était absolument sans défense face aux attaques. Toutes les troupes et tous les équipements en avaient été retirés il y a vingt ans, du vivant de Mme Mao. À l’époque, on déclarait que les organisations internationales avaient instauré une paix perpétuelle sur ce territoire. Dans les zones d’occupation chinoise (en Extrême-Orient) et balte (autour de Saint-Pétersbourg), les garnisons avaient été réduites mais jamais entièrement retirées. Les Ukrainiens quant à eux avaient renforcé leur présence militaire à Smolensk et Moscou, ce pour quoi ils avaient été impitoyablement critiqués au cours des vingt dernières années. Et si c’étaient les Ukrainiens qui avaient attaqué ? Où les Russes de la Zone 5 auraient-ils pu trouver des bombes ? Il faut ajouter que depuis plusieurs mois, la « paix perpétuelle » avait été rompue dans notre zone par des actes terroristes qui n’avaient été revendiqués par aucune organisation connue. L’ONU était impuissante.

Günther s’est mis à paniquer quand une nouvelle série de bombardements a commencé. Après avoir avalé un comprimé, je me suis rapidement couché à terre. Günther m’a regardé fixement pendant quelques secondes, puis s’est laissé tomber par terre, comme moi.

« On devrait descendre dans un abri, à la station de métro », ai-je proposé. Günther s’est contenté de ronger ses ongles bien soignés. « Le plus proche…, ai-je dit en regardant autour de moi et en essayant de toutes mes forces d’empêcher mon cerveau de tomber dans un état de stupeur post-épileptique, …est place Dostoïevski. »

« N-n-non ! s’est écrié Günther. Nous sommes tout près, et les bus ne sont qu’à quelques rues d’ici ! »

Comme si j’avais une main de géant, je l’ai attrapé par le col de sa chemise et l’ai traîné en direction du passage souterrain. Günther a essayé de bafouiller quelque chose en agitant les mains, mais en vain. Après avoir trébuché une douzaine de fois dans les escaliers, il s’est fait une raison, s’est éloigné de moi de quelques pas, et a accepté de descendre dans la station.

Un instant plus tard, nous étions au milieu d’une foule terrifiée de gens de toutes nationalités : Allemands, Français, Polonais, Serbes, Bulgares, Lituaniens, etc. Nombre d’entre eux ont jeté un coup d’œil suspicieux sur mon visage serein : ils ont immédiatement détourné le regard en s’éloignant le plus possible, comme ils le font toujours.

Sur le quai, nous n’avons pas pu aller bien loin. Une fois descendues les marches imposantes de l’escalator hors service, la foule s’est arrêtée. J’ai jeté un coup d’œil au-dessus des têtes qui ne cessaient de s’agiter dans toutes les directions, et j’ai aperçu une niche dans le mur au-dessus de laquelle était suspendue une boîte rouge contenant une lance à incendie.

J’ai traversé la foule en marchant sur les pieds des grands-mères et en traînant Günther Dupré derrière moi. Nous avons atteint cet endroit. Par chance, sous le tuyau d’incendie, l’espace au sol s’est avéré inoccupé et, en nous baissant, nous avons rampé à l’intérieur de la niche et nous nous sommes assis. Mon tatouage a recommencé à me démanger. J’ai essayé de le gratter sans que personne ne le remarque, mais sans succès. Une vieille dame qui se tenait à proximité a secoué la tête d’un air de reproche. Je lui ai fait signe qu’il y avait suffisamment d’espace à côté de moi pour qu’elle puisse également s’asseoir. En guise de réponse, elle a froncé les lèvres avec mépris.

J’ai regardé Günther Dupré et j’ai vu qu’il serrait ses bras autour de ses genoux, ce qui n’empêchait pas ses genoux de trembler pour autant. En agitant ma main devant son visage, je l’ai forcé à tourner la tête vers moi pour lui dire : « Les bombes ne nous atteindront pas ici. »

Il a détourné le regard. La foule bourdonnait. Les gens essayaient d’activer les écrans holographiques de leurs téléphones pour connaître les dernières nouvelles. « Tiens ! Je vais regarder, moi aussi ! », ai-je pensé et levé ma main gauche, mais ma montre n’était pas là. J’ai tâté les poches de mon pantalon, les ai vérifiées une nouvelle fois, mais elles étaient vides. « Zut ! Est-ce que j’aurais oublié la montre au bureau juste après l’avoir rechargée ? » J’ai balancé la tête en arrière. Elle est venue heurter violemment le mur de granit. J’ai été submergé par la douleur et j’ai serré les dents. Tout en me frottant fébrilement l’arrière de la tête, j’ai demandé à Dupré :

« Günther, tu peux me passer ta montre ? Je vais essayer de trouver des nouvelles. »

« Au bureau, le bruit courait que tu venais d’Ukraine. C’est vrai ? », m’a-t-il demandé en me tendant sa montre.

« Je suis orphelin », ai-je répondu en appuyant sur le cadran. Mais l’écran holographique restait vide, puis une petite icône est finalement apparue avec le message « Pas de connexion ». J’ai rendu la montre à Dupré. « D’après ce qu’on m’a dit, ma mère aurait fui l’Ukraine pendant la guerre de 2022. Mon père serait mort. Ensuite, après la victoire, un programme international m’a expédié dans un orphelinat chinois à Moscou. C’est tout ce que je sais. »

« En d’autres termes, tu n’as personne ? », a-t-il demandé, surpris.

J’ai fait oui de la tête.

« Quant à moi, ma femme et ma fille sont à Paris, a dit Günther en souriant. Elles travaillent dans l’entreprise familiale, une librairie. »

« A-а-аh » : c’est tout ce que j’ai pu articuler. Je me doutais que, dans une telle situation, j’aurais dû dire quelque chose de plus, mais la conversation n’avait jamais été mon fort. D’autant plus que personne n’avait jamais parlé avec moi de sujets personnels, mais seulement de choses liées au travail comme « C’est sale ici » ou « Va faire le ménage là-bas ! ». Au mieux, ce que je pouvais entendre, c’était : « Oh, tu t’es fait couper les cheveux ! » et « Cools, tes nouvelles baskets ! ». Un silence gênant s’était installé entre nous. Il me semblait que j’étais celui qui devait le rompre.

« Bon, alors, qu’est-ce que tu en penses ? ai-je commencé. Ce sont les Chinois ou les Ukrainiens qui ont attaqué ? Ces derniers n’ont probablement pas apprécié notre programme de rééducation des Russes. »

Günther a fait mine d’ouvrir la bouche pour dire quelque chose quand soudain, autour de nous, les gens ont commencé à bouger. Je me suis levé. Tout le monde se dirigeait vers l’escalator.

« On dirait que ça s’est calmé », ai-je dit à Günther, et nous avons rejoint le flot. Remonter un escalator à l’arrêt était beaucoup plus difficile que de le descendre. Comme le flux de personnes s’arrêtait fréquemment, chacun pouvait reprendre son souffle.

Une fois atteint le passage souterrain situé à la sortie du métro, j’ai vu que quelque chose n’allait pas. Pendant tout ce temps, nous nous étions arrêtés par intermittence parce que des individus armés se tenaient au sommet de l’escalator. Je n’avais aucun doute sur le fait qu’il s’agissait des attaquants. Après tout, notre zone avait été démilitarisée il y a bien longtemps. Ils ne ressemblaient pas aux militaires chinois ou ukrainiens car ils étaient tous attifés différemment, avec ce qu’ils avaient pu trouver, et ils ne portaient pas d’équipements standardisés.

« Ce ne sont ni des Chinois ni des Ukrainiens », ai-je chuchoté à Günther, qui, apparemment, eu encore plus peur.

« Pa-pa-parce qu’ils sont ru-ru-russes », a-t-il répondu.

« Comment est-ce que tu sais ça ? Mais où est-ce qu’ils auraient trouvé leurs armes ? » Il était stupide de ma part d’avoir prononcé cela à voix haute car cela avait attiré l’attention des soldats, ou plutôt, de ces individus armés, qui ont alors commencé à m’observer. J’ai essayé de baisser la tête mais elle dépassait toujours au milieu de la foule.

« Dakoumienty ![2] » (Vos papiers !), a dit l’un d’eux. C’était donc bien un Russe. Même si c’était l’été, il portait un pull noir usé, et un jean délavé. Son visage était dissimulé sous une cagoule de fabrication artisanale qui évoquait plutôt une grosse chaussette tricotée. Les encoches faites au niveau des yeux étaient de tailles différentes : l’une d’elles était grande et ouverte jusqu’au front, l’autre était une fente à travers laquelle on ne pouvait pas même apercevoir les cils.

Günther Dupré, la tête baissée, saisit son passeport français d’une main tremblante (les Français délivraient encore des passeports papier). Mais l’homme qui était censé l’inspecter ne l’a pas même regardé. Au lieu de cela, c’est moi qu’il a immédiatement fixé.

« Le mien est numérique, ai-je dit avec un haussement d’épaules, mais je l’ai perdu avec ma montre… »

« Chto ty liépiéétchèch ? Pa-rousski gavari ! » (Qu’est-ce que tu racontes ? Parle russe !), m’a crié l’homme armé.

« Eliéktronny passpart » (Passeport électronique), ai-je répété en russe en montrant du doigt la montre de Dupré puis mon poignet nu. Il a dû mal comprendre car il a arraché la montre du poignet de Dupré et l’a mise dans sa poche. Günther Dupré m’a regardé d’un air furieux. L’homme armé a appelé un autre homme et a dit à voix haute :

« Viédi ètykh na Nikolskouyou ! » (Emmène-les à Nikolskaïa !).

« A zatchièm ? I gdiè tiépiér Nikolskaïa ? » (Pour quoi faire ? Et c’est où Nikolskaïa maintenant ?), a demandé un autre homme armé qui tenait une carte de la ville dans les mains : il la tournait et la retournait dans tous les sens, tout en inspectant simultanément la ville tout autour.

Pendant mes cinq années de travail pour l’ONG, j’avais trouvé étrange le fait que les Russes habitant au-delà de l’Oural n’arrivaient pas à croire que leurs pères et grands-pères avaient totalement détruit Moscou à l’automne 2022, si bien qu’aujourd’hui les rues étaient totalement différentes de ce qu’elles avaient été. Elles ont toutes été redessinées et renommées en l’honneur de figures culturelles et littéraires russes appartenant au passé. L’endroit où se trouvait Nikolskaïa correspondait désormais à l’intersection entre la rue Brodsky[3] et la ruelle Neznaïka[4]. Les organisations internationales avaient dépensé des milliards d’euros en programmes de rééducation pour apprendre aux Russes leur propre Histoire. Alors pourquoi aujourd’hui, en 2049, ces hommes armés et munis de cartes papier ne connaissaient-ils toujours pas leur passé ?

J’ai ouvert la bouche pour indiquer le chemin, mais Günther m’a interrompu, en indiquant la direction de l’évacuation promise.

« N-n-nikolskaïa est par là-là-là », a-t-il balbutié en indiquant la gauche, la seule partie de l’horizon qui n’était pas encore recouverte par la fumée noire des incendies.

Nous avons progressé lentement, en trébuchant sur des pierres, des débris. Au moment où nous passions devant un grand bâtiment en flammes, et dont l’incendie s’éteignait peu à peu, j’ai senti une odeur métallique prononcée. Dès qu’elle a atteint mon nez, tout mon corps a été saisi d’horreur, et j’ai été visité par un nouvel épisode de déjà-vu. Mais cette fois-ci, c’est un endroit différent qui est apparu devant mes yeux, un endroit qui avait été détruit par les flammes de la même manière, mais qui n’était certainement pas Moscou. L’image a rapidement disparu, puis est réapparue plusieurs fois, comme des scènes de film qu’un monteur aurait oublié de couper pour la version finale. La ville détruite qui clignotait devant moi se trouvait au bord de la mer. Mais elle ne sentait pas du tout l’eau, bien au contraire : elle avait l’odeur d’un incendie récent.

Le coup de crosse d’une mitraillette a rapidement chassé ces images de mon esprit. L’homme qui tenait l’arme visait clairement ma tempe, mais il a manqué son coup de peu et n’a fait qu’effleurer l’arrière de ma tête. J’ai titubé et perdu l’équilibre à cause de la surprise. Mais au dernier moment j’ai réussi à me réceptionner sur les mains et à retrouver mon équilibre, et je me suis retrouvé à quatre pattes.

Au coin de la rue, nous nous sommes arrêtés sur la place Ostap Bender[5], assez pittoresque bien que cernée par les gratte-ciel. Au centre de la place : une dizaine d’arbres carbonisés qui achevaient de brûler. Au balcon de l’un des immeubles pendait un morceau de drap portant l’inscription « For Peace » dessinée à la peinture noire. « Au moins, ça couvrait un peu cette façade décorée avec stupidité », ai-je pensé. Un groupe d’hommes qui s’éloignait de l’entrée a attiré mon attention. Ils transportaient tous des cuvettes de toilette, qui étaient, pour certaines d’entre elles, encore accompagnées des carreaux de sol accrochés à leur base, souvenir de l’endroit où elles avaient jadis été posées. Des mitrailleuses gisaient en tas à côté de la porte. Un souvenir m’est revenu : en réunions, Dupré nous disait que nous achetions des millions de toilettes pour les Russes. « Zut ! Ils en auraient donc encore besoin ? »

« Nou i chto nam tout nada ? » (Bon, qu’est-ce qu’on fait là ?), a demandé l’un de nos convoyeurs, perplexe. L’autre s’est contenté de hausser les épaules. Il a jeté un coup d’œil aux hommes harnachés de toilettes et s’est exclamé : « Ty ssssaaaatri, kak za nach chiot najylis ! » (Regarde-les se faire du blé sur notre dos !).

J’ai jeté un coup d’œil du côté de Günther Dupré. Il regardait tout autour de lui et paniquait, ce qui était son état normal pour aujourd’hui.

« Le transport aurait dû être là », m’a-t-il chuchoté.

« Eh bien, il devait s’agir de drones de livraison, ai-je ironisé, en évaluant à nouveau les dimensions modestes de la place Ostap Bender. Tu as dû te tromper concernant l’évacuation. »

Je ne pensais pas que le visage de Günther Dupré pourrait devenir plus pâle qu’il ne l’était déjà. Maintenant, on aurait dit que sur sa tête, ses cheveux grisonnaient en temps réel. Il a prudemment fait quelques pas dans ma direction, puis a glissé sa main dans ma poche.

« Qu’est-ce que tu fais ?! » J’ai fait un bond en arrière, en heurtant presque l’épaule de l’un des gardes. À ce moment-là, il essayait de contacter son commandant par le biais d’un appareil visiblement ancien, une boîte noire de forme rectangulaire comportant des boutons et une antenne qui se dressait comme un bâton sur le dessus. L’appareil émettait un sifflement horrible. Il n’y que chez Mme Mao que j’avais aperçu quelque chose de similaire parce qu’elle refusait catégoriquement d’acheter une montre.

Profitant du chaos qui régnait dans la tête de nos gardes, Günther Dupré a fait quelques pas sur le côté. J’ai essayé de le rattraper pour l’arrêter, mais il était déjà trop loin. Il a tranquillement fait quelques pas supplémentaires et s’est approché du bâtiment le plus proche, en s’arrêtant juste sous l’inscription « For Peace ». Soudain, notre escorte, l’homme qui tenait l’appareil de communication d’où émanait une voix qui hurlait, s’est retourné et a ordonné : « Etykh prikazano likvidirovat » (On a reçu ordre de liquider ces mecs-là.). Les hommes ont saisi leurs armes pour tirer.

Voyant que Günther avait bougé, l’un d’eux a crié « Anou stayaaaat ! » (Pas un geste !) et s’est mis à tirer.

Au loin, surpris par le vacarme, certains hommes ont laissé tomber des cuvettes de toilette, lesquelles se sont instantanément brisées en mille morceaux. Je me suis écroulé sur la chaussée et j’ai avalé mon dernier comprimé. Du coin de l’œil, j’ai vu Günther prendre un virage serré et courir vers l’entrée. Les balles l’ont finalement rattrapé, et il s’est effondré. Le commandant du détachement transportant des toilettes hurlait sur ceux qui parmi ses subordonnés avaient laissé tomber leur précieuse cargaison. Mes deux gardes se sont empressés de courir vers Dupré qui gisait encore chaud pour lui faire les poches.

J’ai levé la tête et regardé autour de moi. La procession des transporteurs de toilettes se poursuivait, mes gardes juraient bruyamment. Puis ils m’ont regardé et ont crié :

« Flèchka ou niévo ! » (C’est lui qui a la clef USB !).

« La Clé USB ? De quoi ils parlent ? » Puis je me suis souvenu que Günther m’avait fourré quelque chose dans la poche. J’ai mis les mains dans les poches pour les inspecter, mais mes mains étaient si moites que je ne pouvais rien distinguer au toucher. Le comprimé contre l’épilepsie ralentissait le cours de mes pensées, et je n’ai décidé de m’enfuir que lorsque la première balle a volé au-dessus de ma tête avant d’atterrir dans un arbre. Des éclats, qui se mêlaient aux petites étoiles dans mes yeux, ont volé dans toutes les directions. J’étais en train de me baisser quand la deuxième balle m’a atteint à la jambe. Mon corps a cédé. Une douleur sourde a envahi mes muscles. L’adrénaline émoussait pourtant mes sens.

Rassemblant toute ma volonté, j’ai réussi à mettre mon corps en mouvement et me suis miraculeusement retrouvé derrière un arbre. En vie. Puis j’ai entendu d’autres coups de feu. J’ai aussitôt fermé les yeux et senti mon corps se mettre à trembler. A travers mes paupières fermées, j’ai vu des roues multicolores tournoyer dans une sorte de danse chaotique. J’ai commencé à avoir mal à la tête, et, de toutes mes forces, j’ai essayé de m’enserrer la tête avec les bras comme si cela pouvait m’aider. Alors que je me tordais de douleur, j’avais complètement oublié ma jambe blessée. Mes oreilles se sont bouchées à cause de la balle suivante qui a sifflé devant moi. Soudain, devant mes yeux, le kaléidoscope s’est arrêté, et d’un seul coup, je me suis retrouvé entièrement plongé dans le silence et l’obscurité.

Je ne me souviens pas si j’ai perdu connaissance, ou si, mes médicaments n’ayant pas marché, j’ai succombé à une crise. Je suis revenu à moi lorsque quelqu’un m’a remis sur mes pieds et m’a appuyé contre un arbre.

« Qui es-tu ? » m’a dit une voix menaçante, puis l’homme a répété la question. Il ne parlait pas russe mais je le comprenais. « Des Ukrainiens ? » : cette pensée m’a traversé l’esprit.

« Hector Kharabets, un habitant… un civil », ai-je réussi à articuler, en voyant à peine à travers mes paupières.

« Tu connais Günther Dupré ? » L’homme en uniforme militaire était plus petit que moi, mais il parvenait tout de même à me dominer.

« O-oui, j’ai travaillé pour lui. »

« Eh bien, il est temps de faire tes adieux. » L’homme s’est brusquement reculé et a pointé son arme sur moi. Il était prêt à appuyer sur la gâchette quand une autre voix l’a interrompu.

« Attends ! » La voix était plus fine, mais rauque comme celle d’un fumeur. Une femme en tenue militaire est apparue devant moi. Il me semblait l’avoir déjà vue quelque part. Cependant, ma mémoire refusait complètement de fonctionner. La femme m’a fouillé, sans oublier le contenu de mes poches. De la dernière poche qu’elle a contrôlée, elle a retiré la petite carte mémoire que j’avais vue le matin même en possession de Günther et qu’il avait ensuite glissée dans ma poche. Elle était si petite qu’elle m’avait échappé.

« Nous allons d’abord lui parler », a dit la femme en anglais.

« Mais Colonel, il a collaboré avec l’ennemi », a dit en anglais l’homme qui était sur le point de me tirer dessus, d’un ton déçu. La femme lui a fait signe de s’éloigner, lui faisant comprendre que l’ordre ne pouvait pas être discuté.

Ensuite, tout s’est déroulé avec une clarté et une rapidité fulgurantes. J’ai réussi à apercevoir les cadavres de mes gardes et de leurs collègues porteurs de toilettes au moment où l’on me conduisait jusqu’au coin de la rue Charikov[6]. Là, on m’a poussé dans un hélicoptère. Quelques minutes plus tard, nous étions dans la zone d’occupation ukrainienne de Moscou.

L’hélicoptère s’est posé sur le toit, et on m’a conduit dans le bâtiment si rapidement que je n’ai pas eu le temps de jeter un coup d’œil autour de moi. Quelques minutes plus tard, j’étais assis, les mains liées, à une table dans une petite pièce aux murs de verre et sans rien d’autre. En face de moi était assise la femme grâce à laquelle j’étais encore en vie. Près de la porte se trouvait un soldat en uniforme avec une mitrailleuse. Un petit drapeau bleu et jaune était visible sur son bras. Je savais beaucoup de choses sur les Chinois et les Européens, mais je n’avais aucune idée de ce à quoi je pouvais m’attendre de la part de ceux qui étaient probablement du même sang que moi. La femme est restée silencieuse jusqu’à ce qu’un médecin entre dans la pièce et refasse le bandage de ma jambe gauche blessée.

« Est-ce que vous parlez ukrainien ? », m’a demandé la colonelle.

« Je comprends un peu, mais je parle mieux le chinois et l’anglais. » J’ai baissé les yeux vers le sol.

« Bien, a poursuivi la femme en anglais. Vous étiez un complice de Günther Dupré ? »

« Un complice ? » ai-je répété sans comprendre.

« Pendant des années, vous avez fourni des armes aux Russes. Maintenant vous pouvez constater le résultat. » La colonelle a sorti un paquet de chewing-gum et s’en est mis deux dans la bouche. Je la regardais. Elle mâchait lentement et m’observait attentivement.

« Quelles armes ?! » J’étais outré et, pour la première fois de ma vie, j’ai failli élever la voix. « Nous montions des programmes d’éducation, d’enseignement et de soutien. Rien à voir avec les armes ! »

Je ne sais pas ce que la colonelle pouvait lire sur mon visage, mais elle a souri. Ou peut-être ne me croyait-elle tout simplement pas. Soudainement, elle s’est levée d’un bond et m’a hurlé en pleine figure :

« Pendant cinq ans, parés de vos bonnes intentions, vous avez mis l’argent directement dans les mains de ces idiots ! Il ne vous est donc pas venu à l’esprit qu’ils allaient le dépenser d’une autre manière ? Des actes terroristes avaient lieu quasiment chaque semaine ! »

Je crois que c’est à ce moment précis que je l’ai reconnue. Pendant des années, je l’avais vue mais je n’avais pas pu l’approcher. C’était la femme qui m’appelait dans mes rêves ! Je devais avoir l’air stupide en cet instant : j’étais là, accusé d’un crime, avec un large sourire sur le visage. La colonelle a fait une grimace. Puis on lui a dit quelque chose à l’oreillette, et elle a pris sa tablette en étudiant quelque chose qui apparaissait à l’écran. Progressivement, les contours de son visage ont commencé à s’adoucir.

« Alors, M. Hector Khara-d-m-bts… », a commencé la colonelle en trébuchant sur mon nom de famille, sans cesser de mâcher énergiquement son chewing-gum. Elle était belle, tout comme la femme de mes rêves. Mais pourquoi diable pensais-je que c’était bien d’elle qu’il s’agissait ? Ma main a recommencé à me démanger, et j’ai essayé de la gratter avec les menottes de plastique qui retenaient mes mains.

Cela n’a pas échappé à la colonelle qui observait chacun de mes mouvements. Après quelques mastications supplémentaires, elle a retiré le chewing-gum de sa bouche et l’a collé sous la table.

« Pourquoi ne pas avoir dit que c’était votre première affectation professionnelle obligatoire après l’orphelinat ? Et que vous n’étiez qu’agent de ménage ? »

« C’est vraiment important ? » ai-je dit en haussant les épaules.

« Oui, ça l’est. » La femme a joint les mains et s’est appuyée sur elles contre la table. « Un enfant ukrainien de Marioupol qui, en 2022, a été emmené de force avec sa mère. » Ses lèvres ont légèrement tremblé. « Mon père a été tué en nous emmenant, ma grand-mère et moi, à Zaporijjia. » Puis elle a tendu son bras dans ma direction, et a relevé la manche de son uniforme : juste sous le poignet, elle avait un tatouage en forme de X, le même que le mien. Cela n’a duré qu’une seconde avant qu’elle ne se replonge dans les documents du dossier, comme si elle craignait que le garde qui se tenait à la porte ne voie la marque qu’elle portait. « Après ça, l’orphelinat et un travail que vous ne pouviez pas refuser, a-t-elle poursuivi. Et vous avez même conservé des informations sur la caisse noire des Nouveaux Russes, ce qui va maintenant nous délier les mains. »

La colonelle a dit quelque chose dans son appareil de communication, et a commencé à faire les cent pas. Elle a d’abord fait plusieurs fois le tour de la pièce en silence. Puis j’ai senti qu’elle s’était arrêtée derrière moi pendant un moment. Je suis prêt à parier qu’elle essayait de scruter ma conscience pour savoir si mes intentions étaient mauvaises. Elle a continué à faire les cent pas en cercle et a demandé :

« Donc vous avez vraiment cru que vous pouviez les rééduquer ?

– Lors de nos assemblées générales, Dupré disait que des consultations étaient menées avec des psychologues, des défenseurs des droits de l’homme, des sociaux-démocrates, l’ONU… et que tout le monde soutenait le projet, ai-je répondu. Les Russes avaient autrefois une grande culture, mais ils ont souffert de la tyrannie, alors nous avons décidé de leur montrer un autre chemin. Une expérience contrôlée, en quelque sorte. L’idée était la suivante (je l’avais lue plusieurs fois sur un site web pour bien la mémoriser) : nous leur faisons confiance, nous les aidons à se sentir des personnes à part entière, nous coopérons avec eux, nous permettons le développement personnel de chacun…

– Ha ! », s’est écriée la colonelle en m’interrompant. À ce moment-là, quelqu’un lui a fait signe à travers la vitre, et elle est partie.

La colonelle a fermé la porte vitrée. Elle s’est mise à expliquer quelque chose à quelqu’un, longuement et en ne faisant presqu’aucun geste avec les mains. Puis elle a écouté son interlocuteur pendant un long moment, sans bouger. Je connaissais à peine l’ukrainien, et j’étais incapable de décrypter un seul mot sur les lèvres. Soudain, un large sourire est apparu sur le visage de la colonelle, et elle a pris l’homme dans ses bras. C’était la première fois de ma vie que je voyais un sourire me semblait sincère. Sans réfléchir, j’ai souri à mon tour.

La conversation terminée, elle a ouvert la porte vitrée et a dit : « Quand tout sera fini, vous pourrez rentrer en Chine. »

« Comment ça, fini ? » ai-je demandé, mais elle était déjà partie.

Je suis resté assis. Environ une demi-heure plus tard, quelqu’un a murmuré quelque chose à l’oreille du gardien, qui m’a ordonné de me lever. Il a retiré les liens en plastique qui m’attachaient les mains, et m’a emmené dans une autre pièce, exiguë mais confortable : un lit, une commode, une table et une chaise, et une salle de bain séparée avec une douche. Pendant tout l’interrogatoire, je pensais qu’ils allaient me mettre en prison. Mais la chance m’a souri et voilà que je me suis retrouvé dans une pièce chaude avec un matelas moelleux.

Après avoir pris une douche chaude et m’être couché pour dormir, j’ai entendu d’autres explosions par la fenêtre que j’avais ouverte pour aérer la pièce. Par réflexe, ma main est allée à la recherche de pilules contre l’épilepsie, en fouillant dans la poche de mon pantalon accroché au dossier d’une chaise, mais ma poche était vide. Ma respiration s’est accélérée et est devenue plus lourde. J’ai eu la chair de poule. Quelque chose a remué dans mon estomac.

Mais c’était… différent en quelque sorte. Quelques minutes se sont écoulées, et il n’y a pas eu de crise, ni de sensation de déjà-vu. Quand mon esprit l’a compris, je ne me suis pas effondré par terre. Je suis resté sur place, dans le lit chaud, sans pilules, mais avec le bruit des explosions en arrière-plan. Cette fois-ci, les bombardements menaçants agissaient comme une berceuse. Au bout d’une seconde, mes yeux se sont fermés, l’épuisement m’a envahi, et je suis tombé dans un sommeil profond et calme.

« La Zone 5 n’existe plus, m’a annoncé avec jubilation la colonelle le lendemain matin. Les informations contenues dans la clé USB de votre organisation ont choqué tout le monde en Europe, surtout là-haut », a-t-elle dit en montrant le plafond.

Je me suis frotté les yeux en essayant de comprendre où j’étais et ce qui se passait. Ma jambe a commencé à me faire mal à cause de la blessure de la veille, et j’ai grimacé.

« J’ai parlé avec mon chef, a-t-elle dit en souriant, il va vous permettre de rester en Ukraine. Selon la loi, on peut même vous délivrer un passeport si vous trouvez des informations sur votre famille ukrainienne. Ou bien vous pouvez partir en Chine, pour être parmi les gens avec qui vous avez grandi. Que voulez-vous faire ? »

« Tout cela est tellement inattendu », ai-je marmonné en me redressant sur le lit. La femme m’a regardé droit dans les yeux, ce qui m’a mis dans l’embarras. Puis j’ai pensé à Mme Mao, à mon travail de concierge, et je n’ai pas pu me retenir de dire : « Je ne veux pas y retourner ! ».

« Bien », a dit la colonelle en souriant et me donnant une petite tape sur l’épaule. Puis elle a sorti un petit tube coloré bleu et blanc et me l’a mis entre les mains. « Ça ne démangera plus », a-t-elle chuchoté, en désignant le tatouage d’un signe de tête, puis elle est partie.

N’étant pas encore tout à fait réveillé, j’avais oublié de lui demander ce qui était arrivé à la Zone 5. De grandes célébrations ont eu lieu au cours des jours suivants, mais personne n’a pu me donner d’explication concrète. Tout le monde scandait « Roz’yibaly ! » (On les a défoncés !) [en ukrainien – NDT]. Certains disaient que la Zone 5 était désormais un terrain vague, d’autres que c’était un gigantesque lac toxique.

Le sort de la population locale ne faisait pas non plus consensus. Les journalistes ukrainiens affirmaient que tous les habitants avaient été tués ou s’étaient « auto-liquidés ». Les experts occidentaux quant à eux insistaient sur le fait qu’un groupe de personnes était resté et avait créé une nouvelle religion, un nouveau culte : ils vénéraient la Blanche Cuvette de Toilette. Un journaliste italien avait même localisé un bâtiment non loin de Kyiv d’où, selon lui, les Russes avaient volé l’artefact pendant la guerre de 2022. Quant à moi, je pense que s’ils avaient survécu, ils préféreraient quand même vénérer le cadavre du mausolée : sinon pourquoi les terroristes l’auraient-ils volé ? Par ailleurs, peu de gens ont remarqué, mais moi oui, qu’après la disparition de la Zone 5, pas un seul acte de terrorisme n’a été commis dans le monde. L’ONU a disparu tout aussi imperceptiblement et discrètement.

Au début, on m’a logé dans un dortoir situé à Kyiv, sur la rive gauche, et on m’a donné une petite allocation. Je n’ai pas réussi à trouver de travail, alors, pendant mon temps libre (et j’en avais beaucoup), j’ai étudié l’ukrainien. Après les cours, j’allais aux archives. Après deux semaines de recherche, j’ai trouvé un dossier sur mon père. Il avait été tué dans un bombardement russe en septembre 2022, lors de la libération d’Amvrosiïvka. Une employée des archives m’a aidé à télécharger le document dans une base de données spéciale. Quelques semaines plus tard, on m’a appelé, on m’a délivré un passeport, et on m’a proposé de l’aide pour retourner dans la ville où j’étais né, Marioupol.

La petite maison était en fait située en banlieue de Marioupol, au bord de la mer d’Azov, dans un village résidentiel de maisons individuelles nommé Stal[7]. Un général dont je ne me rappelle pas le nom de famille m’a donné les clés et m’a dit qu’il avait été un frère d’armes de mon père.

La bonne nouvelle, c’est que quand j’ai commencé à vivre là, au bord de la mer, mes crises d’épilepsie ont cessé, tout comme cette écœurante impression de déjà-vu. Je ne me plains plus de ma mémoire. Maintenant, je doute même avoir jamais eu cette maladie.

Parfois, dans mes rêves, je me surprends à vouloir retourner à Moscou pour faire le point sur la situation dans la Zone 5. Mais ensuite, chaque fois que je me promène au bord de la mer, mon visage capte les premiers rayons timides du soleil et les gouttelettes d’eau salée, portées par la brise du matin, et je me convaincs de rester. Là-bas, à part les bombes et le déjà-vu, il n’y a rien. Je suis convaincu que même la fameuse Blanche Cuvette de Toilette que tout le monde vénère tant, n’y est pas. Mais ici, sous mes pieds, il y a de si beaux coquillages. Et ils sont vrais.

Je pense souvent à la colonelle et à son sourire, le premier sourire sincère que j’ai vu dans ma vie. Une fois, je l’ai même cherchée sur les réseaux sociaux, et je lui ai écrit, mais je n’ai jamais reçu de réponse. Dix ou quinze ans plus tard, je l’ai vue dans une interview : elle était déjà générale. Sur son visage, le même sourire qui me faisait sourire.

Je suis ici, à Marioupol, sur les rives de la mer d’Azov. Là où je ne ressens plus le besoin de fermer les fenêtres avec des volets roulants, mais où je me réveille chaque matin plein d’énergie pour exercer mon nouveau métier : le métier d’architecte. Ainsi occupé, j’ai commencé à oublier petit à petit et Mme Mao, et Günther Dupré, et le fait qu’il existait autrefois un endroit appelé Zone 5.

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[1] En français dans le texte (Toutes les notes sont de la traductrice).

[2] Les dialogues cités dans la suite du texte dans la langue originale sont tous en russe. La transcription est adaptée du texte original ukrainien, elle mime la prononciation perçue comme typiquement moscovite : prononciation très marquée des « a » et mouillure des « e », c’est-à-dire leur prononciation « ié » très appuyée.

[3] Poète né à Léningrad en 1940 et mort à New York en 1996, prix Nobel de littérature 1987.

[4] Personnage de la littérature enfantine russe dont le nom pourrait être traduit par « Qui ne sait rien ».

[5] Personnage comique des romans soviétiques culte d’Ilf et Petrov Les Douze Chaises (1928) et Le Veau d’Or (1931).

[6] Héros de la nouvelle de Mikhaïl Boulgakov Cœur de Chien.

[7] Ce qui signifie « acier » tant en russe qu’en ukrainien.

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