Cartographier le morcellement de la Russie

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Histoire de Janusz Bugajski

Illustré par Maryna Lutsyk

La décomposition de la Fédération de Russie sera la troisième phase de l’effondrement de l’empire, après la désintégration du bloc soviétique et la chute de l’URSS au début des années 1990. Elle annoncera également un nouveau Temps des troubles (Smoutnoïe vremia), du nom de la période de crise politique et de chaos que la Russie moscovite a connue à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle et qui s’est répétée lors de la désintégration de la Russie tsariste pendant la Première Guerre mondiale. Toutefois, contrairement aux XVIIe et XXe siècles, le régime moscovite d’aujourd’hui n’a pas la capacité de reconstituer la Russie en tant qu’empire continental, et ne se trouve pas non plus dans une configuration géopolitique qui le permettrait.

La Fédération de Russie, qui a hérité des restes coloniaux de l’empire ayant pour centre Moscou, est un État failli à l’identité nationale incomplète. Elle s’est révélée incapable de se transformer en État-nation, en État constitué autour de l’appartenance citoyenne, ou même en empire efficace. Les nombreuses faiblesses de la Russie sont exacerbées par un certain nombre de facteurs convergents : dépendance à l’égard des exportations d’énergies fossiles, économie en contraction, faibles perspectives de croissance ou de compétitivité à l’échelle internationale, accentuation des troubles régionaux et ethniques. L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en février 2022 a accéléré le processus de délitement de l’État. En effet, les objectifs annoncés par le Kremlin n’ont pas été atteints, et l’invasion a généré d’importantes pertes militaires et des sanctions économiques internationales préjudiciables pour la Russie.

Bien que la Constitution russe de 1993 définisse le pays comme une fédération, il s’agit en réalité d’une entité néo-impériale centralisée qui s’est constituée par proclamation administrative et non sur la base d’un accord volontaire. Cet État artificiel s’approche de la fin de son cycle. Dans ce régime, le statu quo politique devient de plus en plus précaire. Depuis la chute de l’Union soviétique, jamais la situation n’a été aussi grave. Plusieurs crises se cumulent simultanément : une incapacité du gouvernement à assurer un développement économique durable, une aggravation des disparités entre Moscou et les sujets de la Fédération, une méfiance croissante à l’égard du gouvernement de Moscou, une efficacité limitée de la répression de masse et une menace de défaite militaire ou d’enlisement de longue durée en Ukraine.

Des pressions qui s’intensifient

Pour survivre, la Russie devrait se transformer en une véritable fédération. Mais au lieu de poursuivre la décentralisation et de répondre ainsi aux aspirations des différents groupes ethniques et régionaux, le gouvernement russe impose un régime de restrictions généralisées. Le ressentiment augmente sur un certain nombre de sujets : la nomination des gouverneurs régionaux de manière unilatérale par Moscou, la mainmise du centre sur les ressources locales, la réaction inadaptée des autorités face à la pandémie de COVID-19 et autres urgences de politique intérieure, et les pertes humaines croissantes dues à la guerre contre l’Ukraine, notamment parmi les populations non russes. Bien que le régime soit constamment occupé à empêcher ou réprimer les protestations, des crises simultanées dans plusieurs régions éloignées pourraient submerger l’appareil répressif de Moscou ou sa capacité à fournir une aide économique pour contrôler l’agitation.

Le Kremlin craint toute redite des « révolutions de couleur » qui ont secoué l’Ukraine et la Géorgie, et ont vu des gouvernements autoritaires corrompus se faire renverser parce qu’ils ne parvenaient plus à empêcher les protestations publiques contre la fraude électorale. Au cours de l’été 2020, les manifestations de masse qui ont eu lieu au Belarus à la suite de fraudes électorales flagrantes ont contredit l’idée reçue selon laquelle le peuple biélorusse serait passif et semblable aux Russes, conformément à l’image largement répandue au sujet de ces derniers. Bien que les manifestations aient fini par se tarir au Belarus, les causes profondes de ce mouvement de protestation populaire n’ont pas été traitées. En janvier 2022, au Kazakhstan, les manifestations et les attaques menées contre des bâtiments gouvernementaux ont lancé à Moscou un nouvel avertissement en lui démontrant qu’une colère populaire larvée pouvait exploser soudainement et se propager rapidement. Ainsi, la stabilité est apparente : elle ne peut être considérée comme acquise. Un événement déclencheur tel qu’une hausse des prix ou une élection falsifiée peut réveiller l’aspiration populaire à un changement politique plus global.

La Fédération de Russie est confrontée à un paradoxe existentiel qu’elle doit régler de manière urgente, et qui deviendra de plus en plus prégnant à mesure que s’approchera la fin du mandat présidentiel de Vladimir Poutine, qu’il soit ou non prolongé constitutionnellement par le biais d’élections truquées. D’un côté, une politique de centralisation et de répression, sans croissance économique soutenue par ailleurs, renforcerait les tendances à la protestation parmi la population, et engendrerait des troubles. De l’autre, une politique de libéralisation et de décentralisation entraînerait également le délitement de l’État. Sans pluralisme politique, sans réforme économique et sans autonomie régionale, le système fédéral deviendra de moins en moins gouvernable. Cependant, même si des réformes démocratiques étaient lancées, plusieurs régions pourraient en profiter pour faire sécession. Le risque de conflits violents pourrait diminuer en cas de réforme systémique. A l’inverse, il augmenterait considérablement si les réformes étaient indéfiniment bloquées.

A mesure que le pays glissera vers des troubles internes, le système fédéral en place sera considéré comme illégitime par des franges croissantes de la population. Sur la scène intérieure se profilera un éventail de scénarios susceptibles de pousser le pays vers sa propre fragmentation. Parmi ces scénarios, on peut mentionner une intensification des luttes de pouvoir au sein de l’élite, une escalade dans la confrontation entre le Kremlin et les gouvernements régionaux, des luttes entre factions au sein des Siloviki[1] et l’effritement du contrôle du pouvoir central sur le reste du pays.

La structure du pouvoir qui existe au sein de cette fédération multiethnique est plus fragile que celle qui existait en Union soviétique. En effet, la Russie actuelle est caractérisée par sa dépendance excessive à l’égard d’un seul dirigeant et par l’absence d’un système de succession prévisible et légitime. En outre, la Russie ne possède plus l’appareil du Parti communiste, une structure qui englobait tout et était capable de garantir une passation de pouvoir relativement calme. Une transition démocratique par le biais d’élections concurrentielles est un anathème pour la clique au pouvoir, car elle rendrait l’avenir de la Russie encore plus incertain. En effet, l’émergence d’un système démocratique après la disparition de Poutine est peut-être moins envisageable aujourd’hui qu’elle ne l’était dans les années 1990. Les aspirations à une véritable démocratie à l’échelle de l’État sont peu nombreuses, les institutions sont creuses, les partis politiques alternatifs sont faibles et la société civile est réprimée. Il faudrait du temps pour qu’une élite politique cohérente émerge au niveau de l’État dans son ensemble. Par ailleurs, ce processus pourrait être remis en question et détourné par des forces autocratiques, nationalistes et populistes.

Une perspective beaucoup plus probable est l’aggravation des fissures existant au sein de l’establishment politique, une contestation croissante des hiérarchies officielles, un affaiblissement du pouvoir central et un approfondissement des clivages politiques. Les identités nationales et les divisions ethniques peuvent alimenter le séparatisme, mais les sentiments sécessionnistes peuvent également se développer au sein d’une même ethnie lorsque des régions distinctes nourrissent des griefs à l’encontre du pouvoir central, ou font le calcul qu’il leur serait plus bénéfique de se séparer. Initialement, la remise en cause de l’intégrité de l’État peut être graduelle et pacifique, bien que des scénarios violents ne soient pas à exclure. Cela peut entraîner une séparation totale de certaines entités fédérales et une fusion d’autres entités au sein de nouvelles structures fédérales ou confédérales.

Si des tentatives de sécession avaient lieu dans une ou plusieurs des 22 républiques ethniques, le désir d’autodétermination des régions à majorité ethnique russe pourrait également se renforcer. Cela affaiblirait considérablement le centre et réduirait la probabilité que le régime autocratique se maintienne. Il est intéressant de noter qu’au début des années 1990, lorsque l’Union soviétique a commencé à se désagréger, 40% des régions à majorité ethnique russe ont fait pression pour obtenir une plus grande autonomie, et certaines d’entre elles ont opté pour une souveraineté similaire à celle des républiques ethniques. Le renforcement de l’activisme régional peut correspondre à une stratégie de négociation visant à obtenir des fonds ou d’autres ressources en provenance des autorités centrales. Cependant, les mouvements séparatistes démarrent souvent par des demandes de décentralisation économique. Ils ont tendance à prendre ou non de l’ampleur en fonction de la réaction du gouvernement central et de la montée en flèche des aspirations des élites et de la population.

Les éléments déclencheurs de la contestation

Un facteur clé du délitement de l’État serait une défaite ou une impasse militaire prolongée dont le Kremlin serait largement blâmé au niveau national. Sous le règne de Poutine, l’assentiment de la population et la survie du régime ont reposé de manière croissante sur une politique étrangère agressive, un révisionnisme territorial, un militarisme patriotique et une propagande anti-occidentale. Un revers majeur en Ukraine, ou un enlisement entraînant des pertes humaines importantes, renforcerait l’opposition à la politique de Poutine, favoriserait les luttes de pouvoir pour le remplacer, entraînerait une révolte populaire contre un leadership discrédité et révélerait les échecs répétés de l’État. Pendant la Première Guerre mondiale, l’Empire tsariste s’est effondré au cours de la guerre qu’il a menée contre l’Allemagne impériale. L’empire soviétique s’est désintégré après l’échec de la guerre d’Afghanistan. Vladislav Sourkov, ancien idéologue en chef du Kremlin, avait peut-être raison lorsqu’il affirmait, dans un article publié en novembre 2021, que si la Russie ne parvenait pas à étendre son empire, elle se désintégrerait en tant qu’État.

Les dirigeants russes craignent également les protestations spontanées, comme en témoignent leurs réactions excessives face aux manifestations pacifiques et leurs tentatives constantes d’éliminer toute forme d’opposition organisée. Les leaders politiques sont bien conscients du fait que les sondages d’opinion ne constituent pas un baromètre fiable de l’opinion de la population. En effet, dans de nombreuses régions du pays, ils ont tendance à être rares et il est clair que la population est réticente à dévoiler ses véritables opinions. Les sondages peuvent également connaître des fluctuations imprévisibles si les crises s’aggravent et si le régime est perçu comme fragilisé. De plus, comme les résultats des élections sont falsifiés par les acteurs étatiques, les préférences politiques de la population ne peuvent pas être évaluées avec précision par les représentants de l’État, ce qui contribue aux inquiétudes de la « verticale du pouvoir » quant à la longévité du système en place. Ce qui semble être de l’apathie, de l’évitement et même du désespoir chez la majorité de la population peut rapidement se transformer en haine et en actions agressives vis-à-vis des autorités.

Cette agitation sociale larvée peut être alimentée par de multiples facteurs. Son déclenchement peut faire suite soit à un événement majeur, soit à une série de crises successives. Elle peut posséder une forte dimension économique et s’accompagner d’une large gamme de difficultés exprimées par la population : aggravation de la dépression économique, inflation galopante, arriérés de salaires, logements inadéquats, destruction de l’environnement, effondrement des infrastructures, déclin des services sociaux et montée rapide du chômage. Les déclarations du Kremlin selon lesquelles le ralentissement économique ne serait qu’un phénomène temporaire sonneront de plus en plus creux si les difficultés se prolongent ou s’aggravent. Même la population âgée, traditionnellement favorable au gouvernement, et les habitants des petites villes et des zones rurales se sentiront de plus en plus abandonnés et trahis par Moscou. Les autorités locales accuseront le gouvernement fédéral d’exploitation économique et mettront le doigt sur le parasitisme et l’arbitraire des bureaucrates de l’État, un Etat agissant au détriment du bien-être de la population. Bien que les protestations puissent être initialement spontanées et de faible envergure, elles peuvent faire boule de neige et finir par unir plusieurs campagnes de protestation différentes.

Le régime de Poutine a passé les deux dernières décennies à tenter de convaincre les citoyens qu’il n’existait aucune alternative viable au système en place. Néanmoins, le lien entre protestations et conditions économiques peut s’avérer explosif si la société connaît un déclin constant et non une simple « stagnation », si les inégalités entre les riches et les pauvres deviennent de plus en plus flagrantes et si on fait face à une mauvaise gouvernance et une corruption endémique des structures étatiques. Pour éviter un scénario révolutionnaire, l’administration peut prendre une série de décisions : elle peut notamment avoir recours à des mesures économiques d’urgence sous forme de soutien à certaines franges de la population ou à une répression de masse dans une ou plusieurs régions. Un programme de décentralisation limitée peut également être tenté pour apaiser l’agitation populaire. Essayer de forger une fédération viable impliquera d’évaluer les limites de la souveraineté des républiques et des régions, tandis que certaines régions y verront une opportunité pour tenter des options maximalistes en profitant de la confusion du pouvoir central.

Les incitations économiques visant à pacifier les zones les plus instables du pays pourraient avoir un effet boomerang. Accorder des avantages économiques sélectifs à certaines régions peut provoquer le ressentiment d’autres régions et les convaincre qu’une opposition massive à la politique du Kremlin peut être lucrative et entraîner une augmentation des financements reçus de l’État. Des concessions politiques accordées aux dirigeants locaux et une politique de décentralisation administrative encourageront les gouverneurs à agir de manière plus indépendante et à réclamer une plus grande autonomie. L’augmentation des ressources et de l’autorité des républiques ethniques pourrait également enflammer le nationalisme ethnique russe, motivé par l’animosité envers les républiques nationales telles que celles du Caucase du Nord, perçues comme favorisées par Moscou. Cela peut accroître les aspirations soit à un plus grand centralisme et à l’élimination des républiques ethniques, soit à la création d’une république ethno-nationale russe distincte.

Le régime se révèlera incapable d’imposer une répression de masse à travers le pays, notamment dans plusieurs régions en proie aux troubles de manière simultanée, où des grèves et d’autres formes d’actions syndicales pourront éclater. On pourra voir des employés protester contre les salaires bas ou impayés, les mauvaises conditions de travail, la hausse des prix et la baisse du niveau de vie. La spirale du chaos sera caractérisée par des alternances de manifestations de masse suivies de répression par les forces de l’ordre. Les attaques policières contre des manifestations pacifiques peuvent engendrer une radicalisation et des réponses plus violentes. Les manifestations donneront également aux différents mouvements, causes et lieux géographiques l’occasion de se coordonner. Une situation révolutionnaire apparaîtra lorsque l’État se montrera incapable de maintenir le niveau de répression nécessaire pour maîtriser le climat insurrectionnel, dans un contexte où de plus en plus de personnes n’accepteront plus de vivre dans une pauvreté croissante au sein d’un régime dictatorial failli.

Le Kremlin tentera également de monter la population contre un bouc émissaire, par exemple, en accusant une république ethnique potentiellement séparatiste d’être une menace existentielle pour la Russie et ses citoyens. Cela ressemblera à la manière dont la Tchétchénie a été diabolisée par les autorités lorsque Poutine, alors Premier ministre, a lancé la deuxième guerre de Tchétchénie en août 1999 pour reconquérir la région. Cependant, la promotion des haines ethniques et religieuses briserait encore davantage la cohésion nationale et sociale et convaincrait des segments importants de la population musulmane de Russie que leur pays représente désormais une menace existentielle pour eux. Moscou ne pourra pas assurer la survie de l’État s’il fait de certaines nations des boucs émissaires et s’aliène certains groupes ethniques. Une telle politique peut également s’avérer contre-productive sur le plan politique car cela peut inciter la majorité des citoyens russes à penser que les régions séparatistes devraient être autorisées à faire sécession pour éviter un bain de sang. La stratégie classique « diviser pour mieux régner » peut ainsi aboutir à plus de division et moins de domination.

Des luttes de pouvoir imminentes

Avant que la structure fédérale ne commence à s’effondrer, la Russie sera prise dans un engrenage prolongé de chaos et d’impossibilité à gouverner. On assistera également à une accélération des luttes de pouvoir entre les élites, des conflits au cours desquels la chaîne de commandement au sein des structures étatiques pourra se rompre, comme ce fut le cas dans les derniers mois de l’Union soviétique. Certaines institutions pourraient cesser de fonctionner, tandis que les élites régionales et centrales se disputeront acharnement des ressources financières de plus en plus rares. Le Kremlin verra ses craintes se concrétiser au sujet de la loyauté des élites ayant tiré profit de la mainmise du Président sur les biens de l’État. Leur adhésion à la politique du Kremlin se dissipera proportionnellement à la diminution de leurs avantages économiques, ce qui pourrait entraîner une série de luttes intestines, d’enlèvements, d’assassinats et de tentatives d’utilisation des forces de sécurité contre des rivaux politiques et commerciaux.

La stabilité politique de la Russie repose sur un consensus de l’élite en faveur de Poutine accompagné du niveau nécessaire d’assentiment de la population. Elle ne dépend pas de la légitimité populaire ou d’institutions durables. Poutine est parvenu à créer un équilibre entre des factions politiques, économiques et sécuritaires concurrentes, tout en s’appuyant sur ses relations avec les services de sécurité et sur l’allégeance du premier cercle, un groupe restreint de proches originaires de Leningrad. Les luttes de pouvoir internes ont peu de chances de déboucher sur un vainqueur clair, qu’il s’agisse d’un réformateur ou d’un autocrate centralisateur similaire. Il est plus probable que ces luttes durent longtemps, soient violentes et ne permettent pas d’arriver à un résultat clair. L’éviction de Poutine ne mettra pas nécessairement fin aux luttes de pouvoir ni aux mouvements de protestation de la population. Au contraire, elle renforcera les batailles politiques et les révoltes populaires dans la mesure où les hauts responsables n’ont qu’une confiance faible les uns envers les autres et que la population ressent une défiance vis-à-vis de l’élite dirigeante.

Des luttes de pouvoir peuvent éclater entre des « clans » ou des réseaux politiques rivaux. Les plus puissants de ces « clans » sont les responsables de la sécurité d’État et le personnel militaire (Siloviki), les dirigeants des entreprises publiques, les principaux oligarques (magnats), les dirigeants des partis politiques loyaux, les lobbies industriels et les dirigeants régionaux. Ces conflits peuvent éclater au grand jour si le consensus autour de Poutine commence à s’effriter ou si le pays est confronté à une récession prolongée et à une concurrence croissante autour de ressources toujours plus rares. Les conflits entre rivaux politiques autour de la succession de Poutine mineront la « verticale du pouvoir » et solidifieront les factions présentes dans les forces de sécurité intérieure. Dans certaines régions, il est probable que les forces de police resteront neutres, voire se joindront aux protestations de la population lorsque celles-ci prendront de l’ampleur. Paradoxalement, des franges importantes de la population, qui soutenait Poutine comme garant de l’ordre et de la stabilité, abandonneront le régime lorsque ce dernier leur semblera de plus en plus faible et accommodant. Lorsque l’incertitude et le chaos se répandront dans le pays et qu’aucun successeur crédible n’aura émergé à Moscou, des segments entiers de la société se tourneront vers les dirigeants locaux et régionaux pour rétablir un semblant d’ordre dans leurs villes et régions.

La loyauté de l’élite envers le Kremlin ne repose pas sur une idéologie commune, mais sur de purs avantages économiques et politiques. Certains de ses membres perdront confiance dans le régime si les ressources destinées à la corruption s’épuisent, si l’isolement international réduit les revenus et si l’agitation sociale se répand. A mesure que, sur la scène nationale, le « gâteau » économique sera en train de rétrécir, le système de l’Etat, pyramidal, paternaliste et favorisant des groupes d’intérêts spécifiques, deviendra de plus en plus instable. Un conflit au sein de l’élite peut se matérialiser à cause de la diminution des ressources : certains individus chercheront à diriger le mécontentement social contre leurs rivaux. Russie unie, le parti au pouvoir, pourrait éclater car en régions de nombreux membres du parti ne s’étaient dès le début pas engagés par affiliation idéologique ou loyauté politique, mais pour des raisons opportunistes. Aussi, ils sont susceptibles de quitter le parti lorsque les luttes de pouvoir affaibliront le pouvoir central. Les partis appartenant à l’opposition « systémique »[2], notamment les communistes et les libéraux-démocrates, pourraient s’autonomiser en critiquant le Kremlin si leurs avantages diminuaient. Les filiales régionales des partis ont par le passé prouvé qu’elles étaient moins dociles que les organes nationaux, aussi elles pourraient se détacher ou défier les loyalistes de Moscou. Cela pourrait conduire à l’apparition de factions, à des purges et à des conflits ouverts au sein des couches dirigeantes.

Dans un contexte d’échec militaire et de déclin économique, une coalition de hauts fonctionnaires et de représentants des organes de sécurité pourrait organiser une « révolution de palais » et accuser le régime d’être responsable des problèmes de la Russie. Néanmoins, un tel changement de la « verticale du pouvoir » ne contribuera guère au développement économique et pourrait même accroître l’agitation sociale, voire déclencher une guerre civile et des insurrections. A Moscou, les différentes factions politiques peuvent rechercher des alliés parmi les élites régionales, comme ce fut le cas lors de l’effondrement de l’URSS au début des années 1990 : Gorbatchev et Eltsine avaient tous deux encouragé les formes de souveraineté régionale afin d’affaiblir la position de leur rival et de renforcer leur base de soutien. Le démantèlement de l’État sera ainsi favorisé par de nouvelles tentatives de manipulation des dirigeants des républiques et des régions.

Au fur et à mesure que les luttes de pouvoir s’intensifieront, le commandement militaire russe prendra de plus en plus ses distances avec le Kremlin. Cela se remarquera d’autant plus si les forces armées sont mobilisées pour neutraliser les protestations. Dans un contexte de délitement de l’État, l’armée pourra également connaître des ruptures dans la chaîne de commandement, des clivages ethniques et religieux, des affrontements entre différentes ethnies ou même l’éviction des non-Russes du service militaire en dehors de leurs régions fédérales. Les pertes militaires essuyées par la Russie en Ukraine montrent que les non-Russes sont largement surreprésentés, en grande partie parce que l’armée offre aux populations les plus pauvres des perspectives de carrière. Moscou a également cherché à rejeter la responsabilité des crimes de guerre sur les minorités ethniques présentes au sein de l’armée russe, ce qui est conforme à la devise « diviser pour mieux régner », afin de dédouaner les Russes ethniques de la responsabilité du génocide. Néanmoins, l’utilisation de militaires issus d’autres ethnies en tant que chair à canon dans une guerre qui leur est étrangère intensifiera les sentiments de colère à l’encontre de Moscou. Du fait de ses défaites en Ukraine, l’armée russe deviendra plus encline aux conflits et aux mutineries. À mesure que la crise fédérale s’aggravera et que l’armée se clivera, les milices, les insurgés et les proto-États émergents se procureront des armes diverses.

Renaissance des sentiments d’appartenance régionale

Au fur et à mesure que les troubles se propageront, une résurgence régionale se manifestera dans tout le pays. La « verticale fédérale » de la Russie est fragile, car elle reste tributaire de la cooptation des élites loyales au pouvoir dans un nombre limité de régions clés, soit celles dont la population est importante, soit celles qui possèdent des industries et des ressources clés, notamment dans le domaine de l’énergie. La stabilité de la structure fédérale sera soumise à des pressions croissantes, notamment lorsque le pouvoir central sera affaibli en raison des conflits entre élites et à cause de contractions budgétaires réduisant fortement les subventions aux sujets de la Fédération. Dans leurs territoires d’origine, les gouverneurs peuvent chercher à renforcer leur légitimité auprès de la population en se positionnant pour la souveraineté régionale. Certains gouverneurs en concluront également que la campagne de Moscou contre les langues des nations « titulaires[3] » des républiques, ainsi que les projets de fusion régionale, réduiront encore leur autorité et conduiront même à une dissolution des institutions républicaines et à leur soumission plus directe à Moscou. De tels développements renforceront le positionnement des gouverneurs et des assemblées législatives locales en faveur de la souveraineté et de l’autodétermination.

Les revendications des républiques ethniques ou des régions à majorité russe seront motivées par une accumulation de griefs de la population : forte augmentation de la pauvreté, baisse des subventions fédérales, détérioration des infrastructures locales, coût élevé et manque de praticité du transport interurbain, conflits autour de l’utilisation des terres entre les autorités fédérales et régionales, absence d’une politique de protection de l’environnement, détérioration des services de santé, négligence des sites historiques importants, politiques sociales néfastes, brutalité policière, corruption officielle endémique et aliénation générale de la population vis-à-vis du pouvoir central. Inversement, en cas d’élimination de la domination de Moscou, la population pourrait être motivée par un espoir d’avantages matériels, la perspective d’un statut ethno-national plus élevé et d’une reconnaissance internationale.

Au niveau régional, on peut s’attendre à des disparités de revendications entre régions : les dirigeants des républiques ethniquement homogènes, des régions riches en ressources ou des entités géographiquement plus éloignées de la capitale pourraient avoir des demandes plus élevées et renforcer leurs liens avec les pays étrangers proches. Des activistes régionaux peuvent remettre en question le cadre juridique de l’État fédéral et le positionnement des « sujets » de la Fédération. Certains pourraient chercher à obtenir la pleine application du fédéralisme, ou proposer de nouveaux arrangements structurels pour faire baisser leurs liens avec Moscou, y compris en suggérant la création d’une confédération ou d’un Commonwealth. Les régions les plus riches, dotées d’un potentiel économique plus important et d’un portefeuille d’exportations conséquent, exigeront une réduction drastique des fonds transférés au budget de l’Etat central, ou pourront même faire de la rétention sur leurs versements. Cela pourra être le cas des régions productrices de pétrole situées en Sibérie occidentale, ou de la république de Sakha qui est riche en minerais.

Le pouvoir sera ainsi dévolu aux régions à mesure que la verticale centrée autour de Moscou commencera à se déliter. En cas de troubles majeurs dans la population, les gouverneurs régionaux se retrouveront dans une position intenable. Le Kremlin exigera d’eux qu’ils matent les protestations locales, tandis que les citoyens les presseront d’assumer leurs responsabilités régionales. Les tentatives des autorités régionales d’utiliser les protestations locales comme monnaie d’échange pour obtenir des ressources de Moscou risquent de ne plus porter leurs fruits si le centre n’a plus les moyens d’obtempérer et si les protestations échappent au contrôle des responsables locaux. Ainsi, les gouverneurs pourront soit éviter la répression, soit blâmer Moscou pour la sévérité de sa répression. Dans tous les cas, le rejet du centre par l’opinion publique locale ne fera que se renforcer. Au cours de ce processus, les ressentiments – profondément enracinés dans les régions – à l’encontre de la capitale russe se révéleront. En effet, Moscou est largement considérée comme un exploiteur colonial doté d’une bureaucratie irrémédiablement corrompue. Les gens s’identifieront de plus en plus en tant que résidents d’une région particulière plutôt que comme les citoyens d’un État russe intégré.

Certains leaders des républiques et des régions mettront en avant les discriminations subies dans le cadre fédéral, et feront pression pour obtenir une véritable autonomie. Comme dans la Yougoslavie fédérale à la veille de sa désintégration (début des années 1990), plusieurs régions riches exprimeront leur ressentiment concernant les subventions accordées aux régions plus pauvres, et affirmeront qu’elles seraient mieux gérées et plus prospères si elles se séparaient de la fédération, ou si les républiques les plus pauvres, comme celles du Caucase du Nord, faisaient sécession. Les mouvements séparatistes qui ont contribué à l’effondrement de l’empire communiste soviétique dans les années 1990 étaient – en partie ou au moins à l’origine – des projets d’élite conçus pour que les républiques de l’Union puissent garder le plus de ressources possibles dans leurs mains. Un grand nombre de leaders indépendantistes de ces républiques sont issus de l’establishment soviétique.

Les élites régionales concluront que le coût du maintien de leur loyauté envers Moscou est supérieur à ses avantages, et se positionneront en faveur d’une plus grande souveraineté régionale. Lorsque les élites locales cessent de faire confiance au Kremlin pour assurer leur légitimité politique et leur fournir les ressources nécessaires, elles se mettent à investir dans leur propre base de pouvoir, en se mettant en avant comme les leaders authentiques des républiques et des régions. Une fois la hiérarchie du pouvoir écroulée, les mouvements citoyens et les autorités locales des différentes républiques, kraïs et oblasts[4] peuvent synchroniser leurs revendications à l’égard de Moscou et former des liens interrégionaux pour se soutenir mutuellement. Un effet d’entraînement pourra avoir lieu. En effet, le succès de certains sujets de la Fédération à obtenir une plus grande souveraineté sans intervention du pouvoir central pourra encourager d’autres républiques ou régions à réclamer une plus grande autonomie. Les politiques traditionnelles de Moscou qui cherchent à diviser, provoquer des conflits entre les différents groupes ethniques et désorienter l’opposition, auront moins de succès lorsque les leaders des républiques ethniques chercheront à former des coalitions avec les représentants d’autres peuples, et aideront d’autres entités à revendiquer leur souveraineté.

Les dirigeants des républiques exigeront également le contrôle des ressources naturelles et des actifs économiques présents sur leur territoire, en insistant sur le fait qu’ils ont été injustement exploités par Moscou. Même certains districts ethniques, tels que le district (okroug) autonome des Khantys-Mansis–Iougra situé dans l’oblast de Tyumen, peuvent revendiquer la propriété exclusive des ressources naturelles. En effet, ces régions fournissent une part substantielle des revenus de la Russie provenant du pétrole et du gaz naturel. À mesure que la fédération s’assouplit, les gouvernements régionaux revendiqueront divers avantages économiques, notamment des privilèges d’exportation, des réductions d’impôts et des quotas spéciaux pour les produits locaux, ainsi qu’un accès direct aux pipelines d’exportation de pétrole et de gaz, actuellement contrôlés au niveau fédéral.

La Russie connaîtra un renouveau de bon nombre des mouvements indépendantistes apparus lors de l’effondrement de l’Union soviétique. Dans certains cas, les membres des groupes ethniques « titulaires » réclameront le droit de jouer un rôle plus important dans leur république. De nombreuses ethnies peuvent faire valoir leur statut de population indigène et la longévité de leur installation dans leur territoire d’origine, par opposition au caractère récent des colons russes ou autres. Les activistes ethniques remettront également en question le récit moscovite dominant selon lequel toutes les républiques se sont rattachées volontairement à l’Empire tsariste, à l’Union soviétique ou à la Fédération de Russie. Les élites ethniques chercheront à obtenir le soutien de la population en affirmant que les républiques sont la seule patrie des petites nations, tandis que les Russes possèdent un territoire beaucoup plus vaste en dehors de ces républiques. De telles déclarations pourraient susciter des pressions sur les membres des groupes non-titulaires pour qu’ils quittent les républiques, en particulier sur les Russes ethniques.

On peut s’attendre à des conflits interethniques et interreligieux, voire à des affrontements violents dans certaines parties du pays. Dans un contexte de déclin économique et d’incertitude politique, toute une gamme de mouvements ethno-nationalistes émergera, certains cherchant des boucs émissaires pour mobiliser la population. Les membres de plusieurs groupes ethniques non-titulaires se plaindront que les élites de leur république ont promu leur propre peuple au détriment des autres ethnies, et se sont engagées dans une politique d’assimilation des minorités. Cela pourrait être particulièrement prégnant dans le Caucase du Nord où on pourra voir des revendications concurrentes concernant l’Histoire, les territoires et les ressources, ce qui pourra renforcer les aspirations à la sécession et à la fragmentation de certaines républiques.

Pour atténuer le mécontentement suscité par la détérioration de l’économie, le Kremlin se refuse à promouvoir l’ethno-nationalisme russe à l’intérieur du pays, car cela contribuerait à sa fragmentation. Attiser la xénophobie, le racisme, l’islamophobie et les sentiments anti-immigrants pourrait allumer une mèche que Moscou ne saurait pas éteindre. Les enquêtes indiquent en effet régulièrement que les sentiments ethnocentrés et xénophobes sont largement répandus dans le pays, et que les comportements d’hostilité envers les travailleurs immigrés en provenance d’Asie centrale et du Caucase du Nord augmentent. L’exploitation de ces sentiments par les autorités et l’augmentation de l’ethno-nationalisme russe renforceraient les sentiments anti-russes parmi les autres ethnies.

Selon le recensement de 2010, la population de la Russie s’élevait à 142,9 millions d’habitants. Environ un cinquième d’entre eux, soit près de 30 millions de personnes, appartiennent à des peuples non russes et cette proportion n’a cessé d’augmenter. Le déclin démographique des Russes ethniques pose des défis pour la cohésion sociale, politique et territoriale du pays, et encouragera les mouvements d’autonomie, de sécession et d’indépendance. Selon les chiffres des recensements effectués entre 1989 et 2010, dans 14 des 21 républiques (à l’exception du territoire ukrainien occupé de Crimée), la proportion de Russes ethniques a diminué de manière régulière, en comparaison avec le peuple titulaire. Dans 13 républiques, les Russes ethniques représentent moins de la moitié de la population totale. Dans neuf républiques, les Russes ethniques représentent moins d’un tiers de la population totale. Dans 11 républiques, la population russe ethnique est inférieure à celle de la nationalité titulaire. En outre, on a vu un renforcement des identités régionales en Sibérie, dans l’Oural, dans la région du Pacifique et ailleurs, ce qui peut entraîner des aspirations à créer un État, indépendamment de l’origine ethnique ou de la langue, comme on l’a vu dans les anciennes colonies britanniques.

Scénarios d’effondrement

Si l’État s’effondrait avant le reste, cela pourrait limiter la casse. Dans un contexte de chaos économique et politique, et lorsqu’il y a peu de chances de réconciliation avec Moscou, la séparation d’une ou plusieurs entités fédérales peut se produire. Dans ce scénario, le Kremlin accepte une telle issue pour éviter le bain de sang, et le processus pourrait s’étendre à d’autres républiques et régions. La Tchétchénie est un candidat de choix pour une telle séparation. En effet, les fondements d’un Etat indépendant y existent déjà, puisque l’indépendance y avait été obtenue dans les années 1990. D’autres républiques peuvent déclarer leur souveraineté sans aller jusqu’à la sécession pure et simple, ou chercher à imiter l’exemple de la Tchétchénie, notamment dans le Caucase du Nord ou la région de la Moyenne Volga. Cela pourrait ressembler à la situation de 1990, lorsque toutes les républiques autonomes de la RSFSR ont proclamé leur souveraineté, sans toutefois faire sécession.

Certaines régions à majorité ethnique russe pourraient également demander le statut de républiques autonomes. Il s’agirait notamment des kraïs et des oblasts qui s’opposeraient au système de fédération asymétrique, dans un contexte où des appels à la souveraineté et l’autogestion se multiplieraient dans certaines parties de la Sibérie et de la région du Pacifique. Une fragmentation plus étendue se produirait lorsque le régime lui-même commencerait à se déliter par le centre au cours d’intenses luttes de pouvoir. Cela pourrait être déclenché si Poutine était soudainement incapable de gouverner, assassiné, mis à l’écart, ou s’il mourrait brusquement d’une mort naturelle. Dans le scénario le moins violent, un pouvoir réformiste ou quasi-démocratique prendrait la présidence et inclurait même certains membres de l’opposition politique pour calmer les frustrations de la population. Toutefois, une tentative de coup d’État concurrent pourrait également être organisée par des partisans de la ligne dure pour préserver la structure politique existante, maintenir Poutine à la tête du pays ou le remplacer par une figure autoritaire similaire. Un tel scénario rappellerait le putsch manqué organisé par les partisans de la ligne dure soviétique en août 1991, et qui a déclenché l’effondrement de l’Union soviétique. Plusieurs républiques ethno-nationales, ainsi que Moscou et Saint-Pétersbourg, seraient opposées à un coup d’État des impérialistes russes, même si les autorités d’autres régions pourraient décider d’attendre que l’issue soit plus claire pour prendre position.

La structure fédérale sera la victime des luttes au sein des élites russes. Toutefois, l’effondrement des administrations ne touchera peut-être pas l’ensemble du pays de manière uniforme. Certaines entités de la Fédération peuvent revendiquer la sécession, tandis que d’autres seront en faveur d’une autonomie étendue et d’une confédération. Si la situation est critique, le Kremlin pourrait ordonner une centralisation par la force et une répression de masse afin de garantir l’intégrité du pays, ce qui déclencherait des réactions violentes dans plusieurs parties de la Fédération. Si la résistance passive ne parvient pas à déloger le régime, une option viable sera alors la résistance armée, que ce soit par le biais d’une guérilla urbaine ou de mouvements de partisans dans les régions les plus rebelles. En poussant l’opposition dans la clandestinité, le régime radicalisera certains groupes qui se tourneront vers le sabotage, les attentats à la bombe et les assassinats, afin de perturber davantage l’autorité de l’État. Le Kremlin peut tenter de mobiliser l’opinion publique par une intervention militaire majeure dans une république rebelle qu’il aurait accusée de « séparatisme anti-russe » et de menace à l’intégrité territoriale du pays. Toutefois, l’opinion publique pourrait se montrer tiède à l’égard d’une nouvelle confrontation militaire, et les citoyens préféreront que plusieurs républiques fassent sécession plutôt que de déclencher une nouvelle guerre intérieure prolongée, dans le contexte des pertes militaires massives déjà essuyées en Ukraine.

Dans certaines parties du pays, l’effondrement du pouvoir central et le vide laissé au niveau régional pourraient conduire les représentants locaux des structures de sécurité, les milices armées ou les groupes criminels à prendre le contrôle des gouvernements régionaux et des économies locales. Par ailleurs, les autorités régionales peuvent exiger le retrait des troupes russes et, dans certaines républiques et régions, les gouverneurs locaux peuvent créer leurs propres unités militaires et de sécurité afin de défendre leurs États naissants. C’est ce qui s’était produit au début des années 1990, quand les anciennes républiques de l’Union, ainsi que les enclaves séparatistes situées sur les territoires de la Moldavie, de la Géorgie et de l’Azerbaïdjan, ont créé leurs propres forces armées.

Si le désordre s’installe, l’ethno-nationalisme et l’impérialisme étatique russes connaîtront une résurgence et mobiliseront des partisans, tout comme le séparatisme ethnique et régional qui se développera dans tout le pays. Les nationalistes et les impérialistes russes pourraient remettre en question le pouvoir central ainsi que certaines administrations régionales. Des dirigeants nationalistes pourront rassembler des groupes favorables au régime pour empêcher la fracture au sein de l’État, ou chercher à remplacer le gouvernement par un régime plus explicitement impérialiste ou ethno-nationaliste, susceptible de maintenir l’intégrité de l’État et d’éliminer les opposants. Les nationalistes peuvent créer des milices sous prétexte de défendre les ethnies russes dans les diverses républiques, de résister aux mouvements d’indépendance régionaux et d’empêcher l’effondrement de l’État. Le conflit sera intensifié par les différences religieuses entre les populations musulmanes et orthodoxes, des différences qui peuvent être exploitées par les militants des deux camps.

États nationaux émergents

Dans un scénario où le délitement de l’État augmente, les tentatives de Moscou pour mater la révolte déclencheront une confrontation plus intense à travers la Russie entre les manifestants et les forces de sécurité, et les conflits s’étendront à de nombreuses capitales régionales. Les forces de maintien de l’ordre et les unités militaires seront peu nombreuses et incapables de contenir la multitude des mouvements de protestation politiques. Les années 1990 ont montré que lorsque le gouvernement central de la Russie s’affaiblit et lorsque les luttes de pouvoir s’intensifient, de nombreuses républiques et régions cherchent à obtenir leur souveraineté, voire leur indépendance afin d’assurer une certaine stabilité. La paralysie politique du pouvoir fédéral incitera plusieurs républiques et régions à publier des déclarations d’indépendance et à organiser des référendums populaires. Les mouvements en faveur de l’autodétermination dans les républiques les plus riches et développées économiquement, comme le Tatarstan et le Bachkortostan, encourageront des initiatives similaires dans les républiques voisines. Celles-ci pourront chercher à obtenir des statuts divers comme leur souveraineté, l’appartenance à une confédération ou leur indépendance pure et simple. De tels processus entraîneront un effet domino dans tout le pays, et inciteront d’autres républiques et régions à imiter leur succès.

Un certain nombre de peuples revendiqueront des précédents historiques de souveraineté étatique, en rappelant les périodes d’indépendance ayant précédé la conquête impériale par la Russie. Il s’agit notamment des Tatars, des Bachkirs, des Caréliens, des Oudmourtes, des Mokchas, des Erzyas, des Maris, des Tcherkesses (Circassiens), des Balkars, des Tchétchènes, des Ingouches, des Kalmouks, des Khakasses, des Altaïs, des Bouriates, des Touvains et des Sakhas. Les militants de plusieurs autres peuples du Grand Nord, de la Sibérie et de la région du Pacifique pourront réclamer leur propre région autonome, avec un contrôle accru sur les territoires et les ressources, notamment le pétrole, le gaz naturel, l’or, l’uranium et d’autres minerais. Un certain nombre de peuples autochtones peuvent revendiquer le droit à l’autodétermination en vertu de la Charte des Nations unies et de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones de 2017. Ils affirmeront leur droit légal au contrôle de leur territoire et de leurs ressources traditionnelles et à l’autodétermination administrative. Ils pourraient aller plus loin en revendiquant leur statut d’État, conformément à la déclaration de 1960 de l’Assemblée générale des Nations unies sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples colonisés. Même les nations situées dans les kraïs et les oblasts à majorité ethnique russe peuvent revendiquer un statut d’indigène antérieur à la conquête coloniale russe comme motif d’autodétermination et d’indépendance.

La Fédération peut se fissurer le long des frontières des régions ou des républiques ethniques.

Les ethno-nationalistes russes affirmeront que les Russes ont été victimes de discrimination en URSS et dans la Fédération de Russie, et qu’ils ont besoin de leur propre république nationale unifiée, ou d’une fédération de républiques russes. Les habitants des régions riches en ressources ou dotées d’une forte identité locale pourraient faire pression en faveur d’une indépendance fondée sur des principes multiethniques inclusifs. Certaines régions russes à prédominance ethnique ont par le passé déjà créé des rudiments d’État, et de telles initiatives peuvent être relancées. Le cas le plus notable a été l’éphémère République de l’Oural en 1993, une république qui était composée de six oblasts : Sverdlovsk, Perm, Tcheliabinsk, Tioumen, Kourgan et Orenbourg. D’autres régions à majorité russe peuvent émerger par défaut en tant qu’États indépendants lors de l’effondrement du centre fédéral, notamment la région de Kaliningrad, qui pourrait devenir la quatrième république balte, et la région de Primorski qui pourrait devenir un nouvel État du Pacifique. Ces deux territoires auraient des perspectives d’intégration économique avec des pays étrangers plus riches.

Plusieurs autres structures étatiques éphémères fondées sur l’identité régionale ont existé en Russie, et certains activistes locaux pourraient chercher à les faire revivre ou à les utiliser comme précédents historiques pour revendiquer une souveraineté étatique légitime. Il s’agit notamment de la République de Sibérie et de la République d’Extrême-Orient, dont les territoires engloberaient plusieurs kraïs et oblasts. Pendant les guerres civiles qui ont suivi l’effondrement de l’Empire tsariste, les régionalistes sibériens ont revendiqué une identité distincte et cherché à imiter la guerre d’indépendance américaine en s’opposant à la domination coloniale russe. En janvier 1918, ils ont établi un gouvernement provisoire pour créer une Sibérie autonome, mais cette entité a été éliminée par les bolcheviks. Un segment important de Russes ethniques pourrait soutenir la souveraineté ou la sécession de régions dans lesquelles ils ont des racines ancestrales, indépendamment des questions linguistiques, sachant qu’ils ont peu de liens avec Moscou. Une République de Sibérie pourrait être l’une des premières entités à proclamer son indépendance. L’importante population d’Ukrainiens ethniques en Extrême-Orient pourrait également rechercher une plus grande autonomie régionale et des liens plus étroits avec l’Ukraine. Les descendants des Ukrainiens et d’autres peuples (Tatars et Tchouvaches par exemple) qui ont été déportés dans le sud de la Sibérie et dans les territoires du Pacifique, ont connu un processus de renaissance culturelle et linguistique depuis la chute de l’URSS.

La sécession fondée sur des principes ethno-nationaux pourrait également déclencher des conflits internes entre les groupes majoritaires et minoritaires, ou des confrontations avec une population ethnique russe cherchant à rester au sein d’une fédération unifiée. Les leaders des républiques, ainsi que divers mouvements pro-sécession, peuvent également faire campagne en faveur d’acquisitions territoriales ou d’une fusion avec des régions voisines abritant des groupes ethniques apparentés. Au fur et à mesure que les lignes de fracture s’élargissent, Poutine ou son successeur peuvent se tourner vers l’ethno-nationalisme russe pour tenter de maintenir le contrôle du Kremlin, empêcher la sécession des régions à majorité russe et préserver un État russe centralisé.

La poursuite d’une politique délibérée de division ethnique par la violence ressemblerait au scénario d’effondrement de la Fédération yougoslave dans les années 1990. Il convient cependant de rappeler que le « scénario yougoslave » cache des situations diverses : quelques escarmouches militaires limitées en Slovénie, une guérilla de faible intensité en Macédoine, une courte campagne de bombardements de l’OTAN en Serbie et aucun conflit armé au Monténégro. En revanche, en Croatie, en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo, la guerre a coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes et en a déplacé des millions d’autres. Les régions de la Fédération de Russie pourraient se comporter de manière variée, conformément à ces divers scénarios. Une guerre ouverte pourrait se déclencher entre le centre et certaines républiques et régions. Moscou pourrait suivre le chemin de la Serbie en mobilisant des Russes de souche pour créer des régions ethniquement homogènes à partir de républiques rebelles. Elle pourrait financer, armer et diriger des milices et des mouvements de volontaires, comme dans la Yougoslavie de Milošević, pour tuer et expulser les populations non russes. Divers mouvements révolutionnaires ethno-nationalistes prônant la violence contre les non-Russes pourraient se monter, d’autant plus que certains d’entre eux ont déjà une expérience d’attaques violentes contre les minorités ethniques et les opposants politiques. Des combattants de retour du Donbass ukrainien et d’autres zones de conflit peuvent s’orienter vers le champ de bataille interne des conflits territoriaux et ethniques.

En plein conflit ouvert avec Moscou, le processus de dé-russification peut s’intensifier dans certains anciens sujets de la Fédération. Les nouveaux gouvernements chercheront à protéger leur identité nationale et leur souveraineté étatiques naissantes, en se protégeant du « monde russe ». Dans certains cas, cela pourrait impliquer l’éviction des Russes ethniques des postes politiques de premier ordre, la confiscation des entreprises appartenant à des Russes, voire l’expulsion des populations russes considérées comme une potentielle cinquième colonne. Des opérations de « nettoyage ethnique » pourraient être menées par le pouvoir central ou par certaines républiques afin de garantir l’homogénéité ethnique ou pour agrandir leurs possessions territoriales.

La Russie pourra connaître plusieurs guerres civiles, comme, entre 1917 et 1926, après l’effondrement de l’Empire tsariste et la prise du pouvoir par les bolcheviks. Plusieurs de ces conflits seront des guerres de libération nationale visant à restaurer ou à établir des États indépendants hors de la sphère coloniale russe. Ces luttes peuvent inclure des guérillas contre le pouvoir central ou contre des gouvernements régionaux restés fidèles à Moscou. Les forces de sécurité du Kremlin seront trop sollicitées pour gérer des guerres de libération simultanées dans tout le pays. Aussi, le Kremlin ne pourra probablement maintenir son contrôle que sur Moscou, Saint-Pétersbourg et les principaux oblasts de la Russie européenne. Une Russie territorialement réduite ne s’orientera pas pour autant nécessairement vers la démocratie et la coopération régionale. Elle pourrait aussi se comporter comme une puissance agressive. Néanmoins, ses capacités militaires seraient considérablement réduites, ses aspirations géopolitiques seraient limitées et elle s’attacherait à assurer la survie de l’État plutôt que l’expansion impériale. Dans un contexte d’escalade des conflits, des factions concurrentes aux idéologies ou aux programmes régionaux distincts pourraient simultanément prétendre être les gouvernements nationaux légitimes du nouvel État russe. Le pays pourrait alors être confronté à un scénario à la libyenne, à l’irakienne ou à la syrienne, avec un territoire rétréci où des forces politiques concurrentes se disputeraient des territoires contestés, des ressources économiques et le pouvoir politique.

Après l’effondrement

Les territoires qui émergeraient d’une Fédération de Russie tronquée, et qui aspireraient à être reconnus comme États, n’obtiendraient probablement pas une reconnaissance internationale rapide. Certains d’entre eux pourraient devenir des « États gelés », avec des conflits ethniques et territoriaux internes non résolus, ou même être impliqués dans des conflits externes avec leurs voisins. Le processus de fragmentation pourrait entraîner des scénarios de déstabilisation : répercutions des conflits armés, exode de réfugiés, guerres territoriales, perturbations énergétiques et commerciales ou incursions militaires diverses. Cependant, cela peut également aboutir à la création de plusieurs États viables présentant un certain degré de stabilité politique, une base économique suffisante, une situation géographique favorable et des gouvernements engagés dans la coopération internationale.

L’existence d’un État est une condition importante pour la préservation et le développement de l’identité nationale. Les proto-États et autres entités qui émergeront de la Fédération de Russie ne seront pas uniformes du point de vue de leur système politique interne et de leur structure administrative. Plusieurs d’entre eux pourraient être des démocraties embryonnaires, dans lesquelles de jeunes partis politiques se disputeront les postes à mesure que les institutions des républiques ou des régions acquerront leur indépendance. Ils chercheront des modèles de souveraineté viables et pourraient se tourner vers les trois États baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) et d’autres pays post-soviétiques pour obtenir aide et conseils.

De nouveaux autocrates pourraient émerger dans d’anciens sujets de la Fédération, dont certains pourraient ressembler à des mini-Russie, avec des dirigeants locaux autoritaires et corrompus construisant des fiefs autour d’un pouvoir personnel. Ils exerceront un contrôle étroit sur le pouvoir législatif, le processus d’application des lois et le système judiciaire, et mettront en place une répression interne et une censure des médias. Ils peuvent également inventer ou exagérer l’ampleur des menaces internes et externes afin de se poser en défenseurs acharnés de l’intégrité du nouvel État. Du fait des répressions prolongées, dans la majorité des régions, l’opposition démocratique organisée qui pourrait défier les autocrates locaux sera limitée.

Dans certaines parties du Caucase du Nord, le système traditionnel d’autonomie des clans ethniques prendra de l’ampleur et remplacera les administrations régionales nommées par Moscou. Dans certaines anciennes républiques autonomes, le pouvoir local pourrait mettre en place des États « ethnocratiques » en limitant les droits des personnes non-autochtones. Dans les nouveaux États, si la stabilité et un gouvernement représentatif ne peuvent être assurés, la sécession peut également conduire à des luttes de pouvoir au sein de l’élite, des luttes basées sur des réseaux népotiques rivaux. Les mouvements indépendantistes seront un défi immense pour l’identité régionale et la coexistence multiethnique dans certains territoires ethniquement mixtes. Le nouveau pouvoir cherchant à créer des entités plus homogènes sur le plan ethnique, des républiques pourraient être le théâtre de discriminations ethniques, de purges, d’expulsions ou d’exode volontaire de nationalités « non-titulaires ». Par ailleurs, de nombreux États naissants seront également confrontés à des problèmes économiques lorsque les financements fédéraux en provenance de Moscou prendront fin. De plus, les opérations commerciales et les investissements étrangers seront découragés si l’incertitude politique, les troubles sociaux, les conflits ethniques, la corruption des structures étatiques et la criminalité organisée persistent.

Néanmoins, plusieurs petits États de l’après-Russie pourraient devenir plus démocratiques, plus favorables aux affaires et plus réceptifs aux investissements internationaux, en particulier ceux qui ont une frontière avec des États étrangers démocratiques et prospères. Ils pourraient également s’efforcer d’obtenir une large représentation ethnique au sein des institutions gouvernementales, afin que les principaux groupes voient leur intérêt dans le nouvel État et soutiennent son indépendance. Cependant, chaque pays en développement sera confronté à l’énorme tâche de la reconstruction et de la stabilisation économique, et aura besoin d’un soutien international important, tant diplomatique que matériel. Cette aide est susceptible d’être accordée en priorité aux nouveaux États qui seront en mesure d’assurer un environnement politique, social et juridique relativement stable et prévisible, ou qui possèdent des ressources et des industries capables d’attirer les investissements étrangers.

Dans la période de l’après-Russie, la confrontation entre États pourrait dégénérer en affrontements armés dans lesquels le contrôle des armes nucléaires, des équipements militaires, des infrastructures énergétiques ou des ressources essentielles pourrait devenir une source majeure de déstabilisation. Toutefois, il serait trompeur de supposer qu’un État russe effondré engendrerait des conflits et le chaos partout, comme le prétend la propagande du Kremlin. Les États en développement peuvent suivre l’exemple de l’Afrique post-coloniale en maintenant les anciennes frontières administratives, afin d’éviter les conflits persistants concernant les territoires et les minorités, dans une région où pratiquement chaque État a des revendications à l’égard de ses voisins. Que les proto-États deviennent des démocraties ou des autocraties, cette solution peut être adoptée par les nouveaux gouvernements.

Le démantèlement de la domination de Moscou peut également favoriser l’émergence d’associations entre régions et entre républiques. Ces initiatives pourraient évoluer vers des structures étatiques fédérales ou confédérales. Dans les années 1990, on a assisté aux prémices d’un tel processus avec le développement de huit associations interrégionales couvrant la majeure partie de la Russie, et dont Eltsine a ensuite pris le contrôle. La plus importante était l’organisation de l’Accord sibérien basée à Novossibirsk et qui réunissait 19 régions. Son objectif était de coordonner les activités économiques entre la Sibérie occidentale et orientale. Moscou s’est opposé à toute tentative de conclure des accords avec des organisations sibériennes, craignant de fortifier une identité pan-régionale et d’encourager le séparatisme sibérien. La République de l’Oural proclamée en 1993 pourrait également servir d’inspiration pour un nouvel arrangement confédéral entre les anciens oblasts, kraïs et républiques nationales.

Dans la région de la Moyenne Volga, l’État d’Idel-Oural peut être ressuscité. Il s’agissait d’une république indépendante éphémère proclamée en mars 1918 à Kazan, la capitale du Tatarstan, et affirmant l’unification des Tatars, des Bachkirs, des Tchouvaches et d’autres nations, et leur libération de l’empire russe. Elle englobait les actuelles républiques du Tatarstan et du Bachkortostan et l’oblast d’Orenbourg. Certains militants revendiquaient même une partie du littoral de la mer Caspienne. Actuellement, l’union de la Moyenne Volga promue par le mouvement Svobodny Idel-Oural (Idel-Oural libre) comprendrait les républiques du Tatarstan, du Bachkortostan, de la Tchouvachie, du Mari-El, de l’Oudmourtie et de la Mordovie, cette dernière étant renommée Erzya-Mokcha en reconnaissance de ses deux ethnies constitutives. Le nouvel État Idel-Ural est envisagé comme une confédération dans laquelle chaque république conserverait sa propre politique intérieure et étrangère. Certains militants ont proposé une confédération plus large incluant la république de Komi, le kraï de Perm et l’oblast d’Orenbourg, afin de donner au nouvel État une frontière international avec le Kazakhstan.

Parmi les initiatives possibles entre différentes républiques, on peut également citer une renaissance de la République montagnarde indépendante du Caucase du Nord, telle qu’elle a existé entre 1918 et 1922. Cette république confédérale comprenait sept États constitutifs : le Daghestan, la Tchétchénie, l’Ingouchie, l’Ossétie, la Circassie, l’Abkhazie et les steppes du Nogaï. Au cours de l’effondrement de l’Union soviétique, des tentatives ont été faites pour faire revivre la République montagnarde. En août 1989, une Assemblée des peuples montagnards du Caucase du Nord a été convoquée et rebaptisée Confédération des peuples montagnards du Caucase. En octobre 1990, elle s’est proclamée successeur de la République montagnarde de 1918, et Etat distinct de la Fédération de Russie. En novembre 1991, des représentants de quatorze peuples du Caucase du Nord ont signé un traité fondant officiellement la Confédération. Celle-ci n’était pas fondée sur les principes religieux de l’islam mais sur une solidarité interethnique et une opposition à l’impérialisme et au colonialisme russes.

Dans le nord de la Sibérie, parmi les États s’émancipant de la Fédération de Russie, la république de Sakha pourrait devenir le plus étendu, avec son propre littoral arctique, ses ports et d’importantes ressources énergétiques et minérales. Dirigée de manière avisée, elle pourrait bénéficier de l’expansion de la route maritime du Nord et développer considérablement son potentiel commercial avec la région Asie-Pacifique, ainsi qu’avec la Sibérie méridionale et la Chine. Le long de l’océan Arctique, d’autres régions septentrionales pourraient suivre l’exemple de Sakha sur la scène internationale, notamment la République de Komi, l’okroug autonome des Nénètses et l’okroug autonome des Iamalo-Nénétsie.

Parallèlement à l’indépendance des républiques, on pourrait voir émerger des régions souveraines à majorité russe, dont certaines pourraient se fédérer, ou entrer dans une confédération, afin de créer de nouvelles structures étatiques. Cela signifierait l’émergence d’un État national russe ethnique. Malgré cela, du fait de sa composition politique et des prérogatives du pouvoir central, une concurrence, voire un conflit, serait susceptible d’apparaître entre les leaders régionaux et les administrations de Moscou et de Saint-Pétersbourg. L’effondrement de la Fédération de Russie aurait également un impact sur tous les États voisins. Certains États seraient vulnérables aux retombées du conflit, ou subiraient des provocations de la part de Moscou qui souhaiterait ainsi détourner l’attention de ses bouleversements internes. D’autres pays profiteraient des faiblesses et des clivages internes de la Russie car le niveau de leurs inquiétudes sécuritaires baisserait. Ils pourraient ainsi étendre leur influence, voire regagner les territoires qu’ils ont perdus au cours de leur Histoire, face à l’une des diverses occurrences de l’empire moscovite.

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Janusz Bugajski est Senior Fellow à la Jamestown Foundation à Washington DC. Son nouveau livre Failed State : A Guide to Russia’s Rupture sera publié aux éditions Jamestown en juillet 2022. La traduction ukrainienne sera disponible à l’automne 2022 chez ArcUA. Il est l’auteur de 21 livres et de nombreux rapports sur la sécurité transatlantique, l’Europe et la Russie.



[1] Représentants des structures étatiques dites « de force » : renseignement, armée, ministère de l’Intérieur, etc. (NDT)

[2] L’opposition dite « systémique » est une opposition formelle tolérée par le parti au pouvoir Russie unie. Elle s’oppose à l’opposition dite « hors système », qui subit de fortes répressions (NDT).

[3] Terme employé pour désigner les ethnies qui ont donné leur nom à certains sujets de la Fédération (en particulier les républiques de la Fédération, comme la Tchétchénie ou le Tatarstan) (NDT).

[4] Différents types de régions (ou « sujets ») de la Fédération de Russie (NDT).

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